Née à Martigny (Valais, Suisse), le 9 décembre 1861, et décédée à Genève le 10 juin 1929 à l'âge de 68 ans, Catherine-Élise Muller a été rendue mondialement célèbre sous le nom d'Hélène Smith, par les classiques et admirables travaux du professeur Th. Flournoy, de Genève, travaux que celui-ci a rapportés dans quelques revues philosphiques et surtout dans son remarquable ouvrage : Des Indes à la Planète Mars.

D'une situation relativement modeste et d'une irréprochable moralité, Mlle Muller, que, selon l'usage, nous appellerons Hélène Smith, gagnait honorablement sa vie comme employée dans une maison de commerce où son travail, sa persévérance et ses capacités l'avaient fait arriver à l'un de postes les plus importants.

Initiée au spiritisme, on s'aperçut très vite qu'elle possédait de remarquables facultés "psychiques". Sa médiumnité consistait en visions en état de veille accompagnées de dictées typtologiques et d'hallucinations auditives. En ce qui concerne leur contenu, ces messages portaient, pour la plupart, sur des événements passés, ordinairement ignorés des personnes présentes, mais dont la réalité se vérifiait en recourant soit aux dictionnaires historiques, soit aux traditions des familles intéressées. À ces phénomènes s'ajoutaient occasionnellement, suivant les séances et les milieux, des exhortations morales, des prescriptions médicales généralement heureuses, de prétendues communications de parents ou d'amis récemment décédés, et, enfin, des révélations invérifiables relatives aux vies "antérieures" des assistants. Ainsi, telle personne s'entendait dire qu'elle était la réincarnation de l'amiral de Coligny, telle autre qu'elle avait été la princesse de Lamballe, etc.

Il convient de noter que tous ces messages paraissaient plus ou moins liés à la présence mystérieuse d'un "esprit", répondant ici au nom de Léopold, qui se donnait pour le guide et le protecteur du médium.

Dans les débuts de sa médiumnité, Hélène Smith ne présentait qu'une transe légère.

Par la suite, sa transe devint de plus en plus profonde et la jeune fille finit par présenter des changements très nets de personnalité avec oubli total, lors du retour à l'état normal, de tout ce qu'avait pu faire ou dire chaque personnalité qu'elle avait apparemment incorporée.

En même temps, ses informations médiumniques furent plus riches, plus étoffées, mieux enchaînées.

Elle offrit en effet des créations somnambuliques remarquables dont les péripéties se déroulèrent pendant des mois et même des années. Elles évoluèrent parallèlement, se manifestant tantôt en alternances irrégulières au cours de séances différentes, tantôt dans la même séance. Th. Flournoy leur a donné le nom de "cycles". Ce sont les cycles hindou, royal et martien.

Dans le cycle hindou, ou oriental, Hélène Smith a prétendu avoir été, dans une incarnation précédente, la fille d'un cheik arabe, et être devenue, sous le nom de Simandini, l'épouse préférée du prince hindou Sivrouka Nayaca, lequel aurait régné sur le Kanara et construit en 1401 la forteresse de Tchandraguiri. Elle s'exprimait alors parfois dans une langue rappelant le sanscrit. Pour expliquer ce fait, Th. Flournoy a supposé que Mlle Smith avait appris ce qu'elle savait de sanscrit en feuilletant, pendant ses phases de suggestibilité et d'une manière en quelque sorte inconsciente, une grammaire sanscrite ou tout autre document de ce genre. Mais ce problème est assez délicat, car, d'une part, les livres de sanscrit sont plutôt rares et Hélène Smith s'est toujours défendue d'en avoir eus à sa disposition. D'autre part, et ceci est étrange, il n'y a pas de lettre f dans le sanscrit d'Hélène. Or, la lettre f n'existe pas en sanscrit et il faut avoir déjà une certaine initiation de cette langue pour savoir qu'elle ne contient pas la lettre f. Il est vrai qu'il n'y a pas d'u non plus, mais qu'il y a ou que parfois Hélène a prononcé u, encore qu'elle ait écrit ou.

Dans le cycle royal, Hélène Smith a affirmé qu'elle avait été, dans une existence antérieure, la malheureuse Marie-Antoinette. C'est par cette incarnation qu'elle a expliqué certains impressions d'enfance et, en particulier, cette frayeur qu'elle éprouvait, jusqu'à l'âge de 14 ans, d'être emmenée par des hommes en bas blancs, chaussés de souliers à boucles et armés de fusils.

Ce cycle ne se manifesta d'abord que par des récits. Puis Hélène personnifia la reine dans des pantomimes, et, enfin, parla son rôle et écrivit.

Deux groupes de phénomènes ou de caractères sont à distinguer dans cette personnification : 1° l'objectivation du type général de souveraine ou du moins de très grande dame; 2° la réalisation des caractères individuels de Marie-Antoinette. 

Le premier point ne laisse rien à désirer.

En revanche, l'objectivation spéciale de Marie-Antoinette était beaucoup moins parfaite. Ainsi, les autographes de la reine personnifiée par Hélène ne ressemblent guère à ceux de Marie-Antoinette, épouse de Louis XVI. Les quelques analogies orthographiques : instans, enfans, étois, etc. n'ont rien de spécifique et rappellent simplement les habitudes générales du XVIIIe siècle. Quand Marie-Antoinette parlait par la bouche d'Hélène, elle prenait sans doute un accent étranger, mais qui était plutôt l'accent anglais que l'accent autrichien. Enfin, la veille de sa mort, dans sa prison, Marie-Antoinette-Hélène adressa de touchantes exhortations à une dame présente qu'elle prit pour la princesse de Lamballe. Or, celle-ci avait été massacrée trois  mois auparavant.

Dans le cycle martien, Hélène Smith a cru entrer en communication avec la planète Mars, et c'est au cours de ce somnambulisme astronomique qu'elle a créé subconsciemment cet extraordinaire langage martien, si bien étudié et analysé par Th. Flournoy et V. Henry.

Au début, cette langue est rudimentaire, mal faite, une sorte de contrefaçon du français dont elle conserve, en chaque mot, le nombre de syllabes et certaines lettres marquantes. Ensuite, elle se perfectionne, comprend des caractères spéciaux, a ses consonnances particulières, son accent, ses lettres de prédilection. Ainsi, par rapport au français, il y a surabondance des é ou ê et de i; en revanche, les diphtongues et les nasales sont rares.

C'est donc une langue, et on peut même dire une langue naturelle, qui a été automatiquement enfantée sans la participation consciente de Mlle Smith. Elle est composée de mots qui expriment des idées et le rapport des mots aux idées est constant. Elle n'est donc pas analogue au baragouinage par lequel les enfants se donnent parfois, dans leurs jeux, l'illusion qu'ils parlent chinois, indien ou javanais.

Mais ce n'est pas une langue neuve en ce sens qu'elle renferme une collection de singularités qui la rattachent incontestablement au français.

Th. Flournoy ayant présenté ses remarques à Hélène Smith, celle-ci, après une vague discussion, répondit en quelque sorte aux objections en perfectionnant ou au moins en compliquant, inconsciemment s'entend, sa langue martienne qui devint alors un langage ultra-martien. "J'avais, dit Flournoy, accusé le rêve martien de n'être qu'une imitation du milieu civilisé qui nous entoure, relevé la richesse du martien en i et en é, incriminé sa syntaxe et son ch empruntés au français. Et voici une langue absolument nouvelle, d'un rythme très particulier, extrêmement riche en a, sans aucun h jusqu'ici, et dont la construction est tellement différente de la nôtre qu'il n'y a pas moyen de s'y retrouver."

Le rôle de la suggestion est ici évident.

Nous avons dit plus haut qu'Hélène Smith avait un "guide", un "contrôle". Ce genre de personnage de l'au-delà assume d'importantes fonctions dans les séances spirites. C'est lui qui est le metteur en scène des évocations, qui introduit les entités, puis les congédie. Ainsi, les deux principaux contrôles du célèbre médium américain Mrs Piper qui, soulignons-le au passage, provoqua de retentissantes conversions spirites, furent le Dr Phinuit, création absolument imaginaire, et George Pelham, jeune littérateur et philosophe, qui, après son décès, prit, dans l'esprit de Mrs Piper, la place du Dr Phinuit. Le guide d'Hélène Smith était Léopold, une réincarnation de Joseph Balsamo, alias Cagliostro. Il parlait par la bouche du médium, avec une grosse voix d'homme et un accent italien n'ayant rien de commun avec le clair et joli timbre de voix féminine de Mlle Smith. Il avait une individualité très marquée et était souvent en désaccord avec son médium. Son écriture était toute différente de celle d'Hélène, et son orthographe était bien du XVIIIe siècle. Il tenait le crayon d'une autre façon que Mlle Smith. Interprète bénévole, il était toujours prêt à fournir des explications sur les scènes muettes ou peu claires. Censeur-moraliste, il ne ménageait pas ses vertes semonces aux assistants. Médecin compatissant, il était prompt à faire un diagnostic et à conseiller des remèdes qui, il faut le reconnaître, se montrèrent souvent efficaces, mais, dans ce domaine, l'autosuggestion peut jouer un rôle primordial. Les placebos sont là pour le démontrer. Ces pseudo-médicaments, qui ont exactement la forme et la couleur des vrais médicaments, ne contiennent aucun produit actif, et, cependant, ils agissent dans 35 % des cas.

L'incarnation de Léopold-Joseph-Balsamo-Cagliostro était progressive et aboutissait à une sorte de transfiguration qui n'oubliait ni le double menton de Cagliostro (de sorte que le visage d'Hélène ressemblait nettement au portrait classique du célèbre occultiste), ni ses gestes maçonniques, ni son attitude grave, imposante, presque sacerdotale.

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Il semble incontestable, et nous disons ceci sans prendre parti pour ou contre le spiritisme et l'hypothèse de la réincarnation, qu'Hélène Smith ait puisé en elle-même les éléments des cycles hindou, royal, martien et pictural, en utilisant soit des impresssions et des souvenirs d'enfance, soit des connaissances conscientes ou cachées, soit les suggestions de son entourage. Quant à ses antériorités supposées en princesse hindoue ou en Marie-Antoinette, elles exprimaient le désir inconscient d'échapper à la réalité mesquine et insipide de tous les jours et permettaient de donner satisfaction à une sorte de mégalomanie instinctive que beaucoup d'humains portent en eux.

=> Il se trouve justement que dans son enfance, Hélène Smith avait lu un livre sur les Indes, dans lequel l'auteur évoquait la langue sanscrite... Elle a donc fait preuve de cryptomnésie.

En outre, il ne serait pas très difficile de trouver dans les rêves médiumniques d'Hélène des préoccupations sexuelles refoulées.

Quoi qu'il en soit, son cas représente l'un des plus beaux exemples de changement de la personnalité et, à ce titre, il méritait d'être assez longuement relaté.

Mais son intérêt est d'autant plus grand qu'il a contenu d'incontestables épisodes paranormaux que nous signalons ici :

Au cours d'une séance ayant lieu à Genève au domicile du prof. Flournoy et à laquelle assistait le Dr M. W., allié à plusieurs familles aristocratiques, et spécialement à la famille M., Hélène Smith eut la vision d'une rue étroite, proche de la cathédrale Saint-Pierre, et portant le nom de "rue des Chanoines". Ses yeux s'arrêtèrent devant le n° 12 et elle vit, dans une chambre de la demeure correspondant à ce numéro, un petit bureau parmi d'autres meubles et un monsieur portant un costume de l'époque de Louis XVI. Il tenait une lettre dans ses mains et, tout en lisant, pleurait. "C'est à ce moment, relate Hélène Smith, qu'il se fit un changement dans mon moi, et que, sans m'en rendre compte, je dis très haut : Pauvre, pauvre M., le message lui parviendra-t-il assez tôt ?"

Le Dr W. fit par la suite des recherches afin de savoir si, à l'époque de Louis XVI, un monsieur M. de ses aïeux avait habité la rue des Chanoines. Or, il se trouva que la chose était parfaitement exacte. Deux ou trois générations s'étaient repassé les quelques meubles laissés par M., de la rue des Chanoines. Le Dr W., intéressé au plus haut degré, continua son enquête et découvrit un petit bureau identique à celui qui avait été vu par Hélène Smith. Il était maintenant la propriété d'un vieux valet de chambre, retiré à la campagne, qui l'avait relégué, fort détérioré, dans son grenier. Le Dr W. voulut voir ce qu'il pouvait contenir et sortit tous les tiroirs qui se montrèrent complètement vides. Mais après de minutieuses investigations, il découvrit une cachette secrète dans laquelle se trouvait un papier tout jauni par le temps et que le Dr W. développa avec émotion. C'était une lettre de Marie-Antoinette adressée au vieux M. de la rue des Chanoines, et cette lettre portait encore des traces de larmes.

Robert Tocquet, Le bilan du surnaturel