Toutes les cultures ont leurs shamans, leurs sorciers, et leurs guérisseurs. Dans les sociétés modernes, ce sont les médecins. Mais de plus en plus de membres de la communauté médicale reconnaissent l’utilité de l’imagination créatrice et d’une démarche positive, ce côté spirituel qui contribue au succès dans le combat contre la maladie. En Amérique du Nord, l’imposition des mains est un rituel pratiqué par quelques croyants, et quand on obtient des résultats, cela déclenche souvent une enquête rigoureuse.

Dan Ackroyd

Une journée à l’hôpital de Tullahoma, dans le Tennessee, dans l’unité des soins intensifs.

Duwayne se concentre sur le patient, victime de brûlures, éprouvant pour lui une vive compassion. "Ça va aller", dit-il.

Ne quittant pas Duwayne des yeux, le patient prend une profonde inspiration. La mère de Duwayne, Marsha, et un austère docteur Ferber regardent par-dessus son épaule.

"Ferme les yeux", dit Duwayne. Tout en parlant, il retire les bandages qui recouvraient le ventre et la poitrine sévèrement atteints du patient. Il ferme les yeux et baisse la tête. Puis il met sa main à hauteur d’une quinzaine de centimètres au-dessus du corps de la victime. Il respire profondément, à l’occasion retient son souffle comme s’il était surpris, mais sa respiration revient toujours à la normale. Les mains de Duwayne s’approchent de la victime tandis qu’il se balance à un rythme que lui seul peut sentir.

guérisseur

Il met ses mains sur la peau brûlée de son ventre. Continuant à se balancer, il lève soudain la tête et regarde droit devant lui comme s’il était en transe. Sous ses doigts, la brûlure commence à disparaître. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de cicatrice. La brûlure est complètement guérie.

Le docteur Ferber, stupéfait, reste sans voix, tandis que Marsha sourit avec fierté. La sueur perle au front de Duwayne. Son corps frêle est littéralement vibrant d’énergie. Le patient ouvre les yeux et sourit.

Connor Doyle, le directeur d’O.S.I.R*, le psychiatre Anton Hendricks, la psychobiologiste Lindsay Donner, et la pathologiste Linda Davison, arpentent le couloir de l’hôpital le lendemain matin pendant que Doyle parle dans un magnétophone.

"Nous sommes venus pour enquêter sur le cas de Duwayne Morris, un garçon de 16 ans qui vient de guérir un grand brûlé en recourant à des moyens non médicaux. Notre contact est le docteur Brad Ferber de l’hôpital du comté de Tullahoma. Linda Davison est en train de lire son rapport."

Le docteur Ferber fait part aux enquêteurs de sa stupéfaction. "M. Wilson avait des brûlures au troisième degré sur plus du tiers de son corps" dit-il. "Aujourd’hui, il n’y a même pas une seule cicatrice. Je les ai vues disparaître, et je ne peux toujours pas le croire."

Russell Wilson, le patient désormais guéri, croit qu’il a été béni. "C’était comme si j’étais sorti de mon corps pendant un moment et quand je suis revenu, tout mon corps était frais et remis à neuf. Je n’ai jamais été le genre de gars très religieux, mais c’était un miracle."

Le lendemain, Duwayne est allongé sur une chaise avec un tas d’appareils fixés à sa tête, à son visage, et à ses bras. Les câbles débordent de la pièce.

- Qu’est-ce qui vous fait croire que vous pouvez guérir les gens, Duwayne ? demande Hendricks.

- Maman dit que c’est parce que j’ai été choisi par Dieu, répond Duwayne.

- Comment vous sentez-vous lorsque vous guérissez quelqu’un ?

- Quelquefois je ressens leur douleur. Je ne l’ai pas fait aussi souvent. M. Wilson, le grand brûlé, c’était la seule personne que je ne connaissais pas.

- Ta mère m’a dit que ton père était mort l’année dernière, dit Hendricks, s’approchant de Duwayne.

- Il a eu une crise cardiaque. Il travaillait très dur.

- As-tu essayé de le sauver ?

- J’ai essayé, mais il était trop malade.

- Avez-vous eu mal quand vous avez essayé ?

- Pouvez-vous vraiment lire dans mon cerveau avec tous ces trucs ? demande Duwayne, en regardant autour de lui.

- Nous pouvons juste voir si tu dis la vérité.

- Pourquoi mentirais-je ?

Quelques heures plus tard, Duwayne, revêtu d’une chemise d’hôpital, est allongé sur une table d’observation pendant que le docteur Davison établit une liste de questions. Puis elle repose le presse-papiers et commence à l’examiner.

- Avez-vous une petite amie ?

- Non, répond-il, gêné. Je pourrais. Maman dit que je dois faire attention maintenant que beaucoup de gens sont au courant de ce que je peux faire.

Davison ouvre le placard, et un récipient en verre qui était à l’intérieur tombe et se brise sur le comptoir. Elle grimace de douleur, elle s’est entaillé la main et elle saigne. Duwayne s’empare immédiatement de la gaze qui se trouve sur le plateau à côté de la table d’observation et la lui tend.

- Merci, dit-elle.

Dans un effort pour l’aider, il appuie sa main sur la blessure de Davison. Avant qu’elle ne se rende compte de ce qu’il est en train de faire, il ferme les yeux. Consciente que la douleur a disparu, elle retire sa main.

Duwayne est stupéfait mais pas autant que Davison. Il n’y a plus de blessure.

- Duwayne ! hurle-t-elle. Elle regarde sa main, sidérée, incapable d’émettre une explication rationnelle.

Plus tard dans la journée, Doyle frappe à la porte de la résidence mobile des Morris, située sur une ancienne ferme. C’est Marsha qui ouvre.

- Il faut que nous parlions, Mme Morris. Puis-je entrer ?

- Duwayne se repose. Nous avons une journée chargée demain, dit-elle, préférant sortir.

- Cela aurait-il quelque chose à voir avec les capacités extraordinaires de Duwayne Morris et une kermesse à la guérison ? demande-t-il, sortant un tract de sa poche.

- Et même si c’était vrai ?

- Mme Morris, cela pourrait nous gêner dans notre enquête, explique-t-il, et dans nos tentatives pour trouver une explication aux capacités de votre fils.

- Duwayne a l’obligation de faire ce dont le seigneur l’a chargé. Cette mission est bien plus noble que tout ce que vous croyez être venus faire ici-bas.

Ils se retournent tous deux au bruit d’une voiture défoncée qui vient d’arriver. Alice, qui était au volant, en sort, tandis que Buddy, lui, reste à l’intérieur. Elle s’avance vers la résidence mobile.

- Désolée de vous déranger, je suis Alice Brooks, et voici mon mari, Buddy, dans la voiture. Il faut l’excuser, il ne se sent pas très bien. Et puis, il n’est pas du genre croyant, si vous voyez ce que je veux dire. Mais qui ne serait pas amené à douter si le Seigneur lui avait infligé une telle épreuve.

- Vous êtes venus pour Duwayne, dit Marsha.

- Oui, je suis venue pour votre fils. Les médecins ont vraiment tout essayé.

Marsha prend le tract de la main de Doyle pour le donner à Alice, et lui dit de revenir le lendemain.

Le soir même, Doyle examine la main de Davison dans le labo mobile. Davison n’aurait jamais cru que sa main guérirait si vite si elle n’en avait pas fait l’expérience.

- Si nous pouvions découvrir le secret de Duwayne pour la régénérescence des cellules humaines, les possibles effets pour la médecine seraient inimaginables, explique-t-elle.

- J’ai discuté des événements avec le quartier général, et nous avons décidé de les laisser  organiser cette kermesse à la guérison, dit Doyle. Bien que cela soit très inhabituel, les enjeux sont trop importants pour courir le risque de laisser filer l’occasion d’observer Duwayne en pleine action. Nous pouvons faire cela discrètement, ainsi il ne saura pas qu’il est observé, et la communauté n’en saura rien.

Au matin, une file de gens attend à l’extérieur de la grange, qui a été décorée.

Parmi eux se trouve Donner, habillée comme une autochtone. Davison va à la rencontre des gens, paraissant agir pour le compte des Morris. "Salut, je suis Linda, et je suis une amie de la famille Morris. Avant de voir Duwayne, nous avons besoin d’en savoir davantage sur ce qui ne va pas chez vous de sorte qu’il puisse se préparer."

Dans le labo mobile, Doyle, Donner et Hendricks observent Duwayne opérant un miracle sur un patient, grâce aux images transmises par les caméras dissimulées dans la grange.

Soudain, l’attention de toutes les personnes présentes est attirée par un bruit de moteur. Une vielle camionnette roule à toute vitesse en direction de la grange, et un fermier paniqué saute du véhicule. "À l’aide ! Vous devez m’aider !"

Il court vers le côté passager et ouvre grand la porte, se glisse à l’intérieur pour prendre avec lui une fille de 17 ans qui est allongée inconsciente sur le siège. Elle a au front une large plaie saignante.

- C’est ma fille, son cheval l’a jetée à terre, dit-il.

Instinctivement, Davison se précipite et monte dans le véhicule. La foule se réunit autour d’eux.

- Je suis médecin. S’il vous plait, allongez-la.

Elle vérifie ses pupilles et son pouls. Craignant que la fille ait une hémorragie intracrânienne, Davison dit au fermier de l’emmener immédiatement à l’hôpital. Hendricks et un autre enquêteur sortent du labo mobile en courant, mais Duwayne arrive sur les lieux avant eux. Il regarde Davison, on ne peut plus confiant.

Davison s’écarte, et il place ses mains sur le front de la fille et se concentre. La foule est là qui regarde. Duwayne tremble sous l’effort pendant que Davison surveille le pouls de la fille.

Au labo mobile, on peut voir le tracé du biofeedback** faire un bond sur l’écran du moniteur. La jeune fille ouvre les yeux, et Duwayne s’affaisse, vidé de toute énergie. La blessure est complètement guérie.

Le fermier prend sa fille, encore étourdie, et la serre fort dans ses bras. Davison et Donner ont les yeux braqués sur Duwayne, qui continue de trembler, amorphe et épuisé.

Le lendemain, au labo mobile, Doyle, Donner, Hendricks et Davison examinent une radiographie de la jeune fille.

- Nous avons pu voir le biofeedback* en action pendant qu’il était en train de la guérir car son cas était de toute évidence plus grave que les autres, dit Donner.

- Il semblait être complètement vidé après cette expérience, dit Davison.

- Donner, où en est-on avec nos caméras cachées ? demande Doyle.

- La surveillance est maintenue, et les caméras au domicile des Morris sont toujours en place et en marche.

De retour au domicile des Morris, Marsha s’entretient avec Duwayne dans la cuisine.

- Tu as fait du bon travail aujourd’hui, dit-elle. Il faut juste que tu ailles plus vite. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes maintenant que ton père n’est plus là.

Une équipe de quatre personnes au labo mobile enregistre tout ce qui se passe chez eux.

Au moment où Duwayne se change pour aller au lit, il grimace de douleur. Du sang jaillit de son poing serré. C’est à cette main que Davison s’est coupé et que Duwayne a guérie. Il desserre le poing et y voit une coupure toute fraîche. Il serre de nouveau le poing et se met à trembler, essayant de lutter contre une douleur encore plus grande au-dedans de lui.

Le lendemain, à la kermesse, Davison s’approche de Marsha pour lui dire que Doyle veut la voir. Alors que Marsha s’avance pour rentrer chez elle, elle est interceptée par Alice Brooks. Buddy n’a pas l’air bien et paraît gêné d’être là.

- Je suis navrée de vous déranger, dit Alice, mais nous étions là hier, et nous étions presque au début de la file. Je ne dis pas que le cas de Buddy est plus urgent que les autres qui sont là aujourd’hui…

- Je comprends parfaitement, dit Marsha. Quand je reviendrai, je serais avec Duwayne qui s’occupera de vous tout de suite.

Doyle s’entretient de la situation avec Marsha.

- Duwayne est au bord de l’épuisement. Nous croyons qu’il ne devrait pas être trop sollicité.

- Duwayne accomplit sa mission divine. Il sera protégé.

Un remue-ménage dans la foule interrompt leur conversation. Tous deux se précipitent vers la grange. Marsha s’arrête net lorsqu’elle voit la foule réunie autour de Duwayne, qui vient de s’effondrer. Davison et Donner s’occupent de lui. Bousculant la foule, Marsha s’élance vers son fils.

- Duwayne ! Mais que lui arrive-t-il ? crie-t-elle. Et elle voit que son front saigne. Une blessure vient de se former.

Plus tard, dans la salle d’attente d’un hôpital, où Davison vient d’entrer.

- Duwayne est très malade, dit Davison. Nous sommes parvenus à soulager l’hématome sous-dural. Nous soignons l’appendicite avec des antibiotiques et la brûlure du mieux que nous pouvons, mais il y a tant à faire. Il manifeste ce qui semble être les symptômes de tous les traumatismes qu’il a guéris.

- Est-ce qu’il va s’en sortir ? demande Marsha, regardant tour à tour Doyle et Davison, de plus en plus inquiète devant leur absence de réponse.

Un Duwayne très affaibli est relié à tout un tas d’appareils et d’écrans.

- Je suis ébahie qu’il tienne encore, dit Davison. Nous constatons effectivement qu’il y a des signes d’amélioration.

- Il semble que, d’une certaine façon, il ait pris à son compte sur le plan physiologique toutes les pathologies qu’il paraissait guérir, dit Donner.

Dans la soirée, Marsha tient la main de Duwayne. Hendricks est assis avec eux :

- Je suis désolé si nous n’en savons pas suffisamment à propos de ce qui vous arrive, mais soyez patient, nous y travaillons très dur.

Le lendemain, Davison et Hendricks discutent à l’extérieur de la chambre de Duwayne. Quoiqu’encore très faible, il ouvre la porte.

- Duwayne, vous devriez vous recoucher, dit Davison.

- Je me sens beaucoup mieux. Puis-je aller faire un tour ?

- Puisque vous y tenez. Nous vous accompagnons.

- D’après vous, quand pourrais-je à nouveau guérir les gens ? demande Duwayne tandis qu’ils marchent dans le couloir.

- Duwayne, les gens tombent malades, et tout le monde finit par mourir, dit Hendricks. Il faudra te faire une raison, tu ne pourras pas aider tout le monde.

Donner marche derrière eux et elle a les résultats des tests. Duwayne continue d’avancer.

- Le tracé du biofeedback et son pic correspondent exactement à la gravité de la maladie que Duwayne guérissait à ce moment-là. Si le pic traduit l’énergie produite par Duwayne, plus les gens sont atteints, plus ça lui demande d’énergie pour les guérir.

Dans le couloir, Duwayne s’arrête et regarde Buddy Brooks, allongé sur un lit d’hôpital et attendant la mort. Alice, assise à côté de lui, surprend le regard de Duwayne.

Hendricks regarde dans le couloir, mais ne voit pas le garçon. Puis un cri retentit dans le couloir. Hendricks, Davison et Donner se mettent à courir.

Duwayne est couché par terre, et Alice Brooks se tient dans un coin de la pièce, la main sur la bouche, horrifiée, des larmes coulant sur son visage. Buddy Brooks est assis dans son lit. Il a l’air en bonne santé, mais choqué.

Davison hurle pour qu’on emmène un chariot d’urgence tout en se baissant et tâtant le pouls de Duwayne.

- Il est mort.

Le soir même, Alice et Buddy quittent l’hôpital. Ils se tiennent par le bras, heureux que Buddy soit sauvé. Toutefois, ils savent ce que cela a coûté, et ils ne risquent pas de l’oublier.

- Conclusion, dit Doyle au magnétophone. Le mystère qui entoure les capacités extraordinaires de Duwayne Morris n’est pas éclairci. La cause de la mort est officiellement un arrêt cardiaque. L’autopsie n’a pas pu apporter d’explication à ses capacités.

*Office of Scientific Investigation and Research

**Le "biofeedback" est une méthode scientifique, un ensemble de techniques principalement relatives à la bioélectricité pour la mesure de fonctions organiques et des signaux physiologiques d'un sujet conscient, avec des appareils électriques.

Épilogue

Duwayne Morris est mort sans bruit, en héros. Il a sacrifié sa propre vie dans ce processus qui consistait à transférer sur lui les maladies de ceux qu’il aidait. La faculté merveilleuse de son fils n’aura pas apporté à Marsha Morris la célébrité et la richesse qu’elle espérait. Mais peut-être a-t-elle gagné quelque chose de plus précieux. Quelque chose qui ne peut pas être comptabilisé en dollars : la bonté humaine et la compassion désintéressées, que Duwayne, de par sa nature foncièrement altruiste, manifestait aux autres.

Dan Ackroyd, Psi Factor (Chronicles of the Paranormal)