Vers la fin du XIXe siècle, on parla, en Suisse Romande, d'une médium dont les mystérieux écrits faisaient preuve d'une grande imagination. Lorsqu'elle était en transe, Hélène Smith se mettait à parler, à jouer le rôle d'autres personnes et à écrire automatiquement. Elle devint célèbre, grâce aux travaux d'un professeur de psychologie genevois, le docteur Théodore Flournoy.
Si Flournoy ne s'était pas intéressé à Catherine Élise Muller (c'était là son véritable nom), il est probable que l'on n'aurait pas parlé d'elle au-delà d'un petit cercle de spirites convaincus. Mlle Muller avait déjà un certain âge lorsque Flournoy fit sa connaissance en 1894. 
Cette fille d'un homme d'affaires hongrois était âgée de 30 ans lorsqu'elle entra en contact avec un cercle de spirites. Dès les premières séances, toutes sortes de phénomènes se produisirent en sa présence. En avril 1892, un "esprit" frappa des raps. Il fit savoir qu'il était l'esprit de Victor Hugo et que, dorénavant, il la prenait sous sa protection. Cela dura 6 mois. Puis un second "contrôle" apparut, répondant au nom de Léopold. Celui-ci, malgré les nombreuses mises en garde de "Victor Hugo", força Hélène à tomber en transe, et, à la suite d'une violente dispute, chassa à tout jamais son rival.
Sous la direction de son nouveau "contrôle", Hélène développa rapidement ses facultés médiumniques. Léopold se manifestait aussi bien oralement que par écrit. Il parlait par l'intermédiaire du médium, d'une profonde voix de basse et avec un fort accent italien. Quand il la faisait écrire, Hélène tenait son crayon d'une manière différente et la forme de l'écriture était celle du siècle précédent. L'écriture démodée et l'accent italien avaient leur raison d'être. En effet, Léopold dévoila un jour son identité et déclara être Giuseppe Balsamo, alias Cagliostro !
C'est à ce moment-là, dans l'hiver 1894-95, que Flournoy commença à se rendre régulièrement aux séances. Il y eut différents phénomènes. Hélène ne se bornait pas à avoir des visions et à intercepter des voix, des messages ou des dialogues. Elle incarna bientôt différents personnages de l'histoire ainsi que d'autres, purement imaginaires. Différents cycles se succédèrent, au cours desquels Hélène, changeant totalement, offrait, parfois de manière dramatique, différentes créations somnambuliques.
Le premier cycle qu fut identifié comme tel par les raps du 30 juin 1894, fut celui de Marie-Antoinette. Hélène, totalement différente de ce qu'elle était au naturel, traversait la pièce avec l'élégance, la distinction et la majesté d'une reine. Comme si le passé était présent, elle revécut tout ce qui était arrivé à cette reine. Elle vit autour d'elle le cadre de l'époque et la Cour. Elle reconnut subitement parmi les participants d'une séance, Philippe d'Orléans et le comte Mirabeau, s'avança pour qu'ils lui fassent le baisemain, les salua et se mit à leur parler. Bien entendu, Cagliostro, le "cher sorcier" comme elle l'appelait, était toujours présent.

marie-antoinette

Le professeur Flournoy, qui fut invité à prendre part à la conversation, arriva même, au cours des différentes séances, à devenir l'ami de Cagliostro et commença à étudier minutieusement cet être étrange et invisible qui, pourtant, se manifestait par l'intermédiaire du médium. "Je n'ai aucune raison de mettre en doute la réalité de Giuseppe Balsamo tel qu'il se manifeste à travers les automatismes d'Hélène Smith ", écrivit-il.
Posant ses questions avec une extrême prudence, Flournoy arriva à savoir quand "Léopold" avait commencé à se manifester. Il était apparu pour la première fois alors qu'Hélène Smith, qui n'avait que 10 ans, venait d'être terrorisée par un énorme chien qui l'avait renversée dans la rue. Au moment exact où le chien l'avait renversée, était apparu un homme qui portait une longue robe brune et une croix blanche sur la poitrine; il avait chassé le chien et avait disparu. Par la suite, dès qu'un danger menaçait Hélène, l'homme à la robe brune apparaissait et la protégeait.
Flournoy découvrit également que "Léopold" ne comprenait, lui, pas un traitre mot d'italien. D'ailleurs, lorsqu'il faisait écrire Hélène, son écriture était bien différente de celle de Cagliostro, dont il ne savait, en fait, que fort peu de choses. Il révéla que ses sentiments pour Hélène n'étaient pas les mêmes que ceux de Cagliostro pour Marie-Antoinette.
Après le "cycle royal" comme Flournoy l'appela, vint le "cycle oriental". Hélène incarnait Simandini, la fille d'un riche cheik arabe. Un admirateur fort distingué lui faisait la cour et demandait sa main. C'était un prince indien, le prince Sivrouka Nayaka, lequel aurait commandé la forteresse de Tchandraguri dans la province de Kanara (Hindoustan). En 1401, il épousa Simandini. Il mourut quelques années plus tard, et elle fut brûlée vive sur le bûcher avec le corps du prince.

Dans ce cycle-là également, le médium joue des scènes entières. En fait, elle ne joue pas, elle est tout simplement la princesse orientale, dont elle adopte l'allure, la vivacité et les gestes. Elle donne des détails sur l'Inde du XVe siècle. Parfois même, elle prononce quelques mots d'hindoustani, et écrit une phrase entière en arabe.

princesse indienne

Son hindoustani, Flournoy le vérifia, était un mélange de sanscrit et de mots inventés. Mais il faut reconnaître qu'on ne parle pas couramment le sanscrit à Genève. Les mots d'arabe (il s'agissait en fait d'un proverbe) étaient parfaitement exacts. C'était d'ailleurs la copie de quelque chose qu'avait écrit le médecin de famille des Smith (alias Muller) qui étudiait cette langue et en écrivait parfois quelques mots lorsqu'il dédicaçait un livre. Flournoy chercha en vain si le prince Sivrouka, Simandini et la forteresse de Kanara avaient existé. Aucun historien n'en avait jamais entendu parler. Il tomba tout à fait par hasard sur une Histoire de l'Inde de De Marles, publiée en 1828 à Paris. Elle contenait un récit vaguement semblable à celui du "cycle oriental" d'Hélène. Le livre se trouvait au fond d'une bibliothèque genevoise et il était couvert de poussière. Son auteur passait pour peu sérieux et ce qu'il racontait n'était pas vérifiable. Il semblait fort peu problable qu'Hélène ait jamais eu le livre en main, et il n'y avait aucun moyen de le vérifier. 

=>Le prénom Simandini n'existe pas en arabe, mais il y a le prénom hindou Simantini. Ce qui prouve bien que c'est de la cryptomnésie. Un cheik arabe, musulman, ne donnerait jamais un prénom hindou à son enfant. Mais comme l'auteur du livre qu'elle avait très probablement lu dans son enfance (soit elle ne s'en souvenait plus - consciemment, en tout cas, à moins qu'elle ait préféré nier - n'était pas fiable, et que manifestement, il avait tendance à tout mélanger, il n'a pas pris garde à ce détail d'importance, et Hélène, encore plus ignorante, a reproduit les mêmes erreurs...

Bien des éléments restèrent donc dans l'ombre. "Le cycle hindou, remarque Flournoy, reste pour moi, du point de vue psychologique, une énigme que je n'arrive pas à résoudre d'une manière satisfaisante. Car il montre chez Hélène une connaissance des us et coutumes de l'Orient dont je n'arrive pas à savoir d'où elle la tient."
Puis Hélène passa à un cycle encore plus fantastique, celui de la science-fiction. Elle ne se trouvait plus sur terre, mais dans l'atmosphère. C'est sans doute le professeur Lemaître, qui, au cours d'une séance, lui en donna l'idée, disant un jour (bien avant l'arrivée de Flournoy), qu'il serait intéressant d'en apprendre plus long au sujet de la planète Mars.
"Le 25 novembre 1894, écrit Flournoy, Mlle Smith vit dès le début de la séance, une lumière très haut dans le lointain. Elle ressentit un tremblement et son coeur s'arrêta presque de battre, puis elle eut l'impresssion que sa tête se vidait et se séparait de son corps. Un épais nuage l'entoura, passant du bleu au rose vif, puis au gris et enfin au noir. Elle flottait, dit-elle, et juste à ce moment-là, une table se souleva et se balança sur un seul de ses pieds. Une étoile apparaît. Elle devient de plus en plus grosse. Hélène la sent descendre. On entend subitement des raps dans la table : "Lemaître, voilà ce dont vous avez si longtemps rêvé !" Hélène qui avait eu un léger étourdissement, regarda avec étonnement autour d'elle. "Où suis-je ?" demanda-t-elle. "Sur une autre planète, Mars", lui répondit la table. D'abord avec étonnement, puis avec un certain plaisir, Hélène commence à décrire ce qu'elle voit."
Mais ce qu'elle raconte est totalement incompréhensible. Elle se met à écrire dans un indéchiffrable "langage martien" et à parler la langue des habitants de cette planète. Dès qu'elle sortit de transe, elle traduisit en français la description qu'elle avait donné en langage martien :
"Des voitures sans roues et sans chevaux, qui, en avançant, lançaient des éclairs. Des maisons avec des fontaines sur le toit. Un berceau dont les rideaux ne sont autres que les ailes d'acier d'un ange. Le bébé qui someille dans le berceau est tout à fait semblable à ce que nous appelons chez nous un prématuré. D'ailleurs les habitants de la planète Mars ne sont absolument pas différents de ceux de la terre. Les hommes et les femmes sont habillés de la même manière, ils portent de très larges pantalons et des blouses longues, resserrées aux hanches et diversement imprimées.
"Tout ce que l'on peut dire de l'auteur de ce cycle martien, commenta Flournoy, c'est qu'elle est restée très enfant."
Quant au "langage martien", lorsque Flournoy l'eut analysé, il n'en resta pas grand-chose, si ce n'est qu'il s'agissait d'un français systématiquement déformé, tant du point de vue grammatical que du point de vue de la syntaxe. Les analogies étaient si nombreuses avec le français, qu'il ne pouvait s'agir d'un hasard. Cette langue n'était pas celle d'une autre planète, dit Flournoy, mais bien plutôt celle du subconscient du médium.
À peine deux semaines après avoir entendu tous ces commentaires, Hélène fit un autre voyage, beaucoup plus lointain encore, dans l'atmosphère : elle arriva sur Uranus. Elle donna, toujours dans la langue locale, la description de ce qu'elle voyait : les habitants mesuraient au maximum un mètre, leur tête était deux fois plus large que haute, ils habitaient dans des sortes de huttes allongées et sans fenêtres dont les entrées, en forme de tunnel, plongeaient profondément dans le sol. La langue de la planète Uranus avait un rythme bien particulier, sa construction était totalement différente de celle du français, et elle ne ressemblait à aucune langue connue.
Malheureusement, Flournoy n'eut pas le loisir de poursuivre ses recherches, car on lui interdit l'accès aux réunions suivantes. Les autres participants, qui, comme le médium, étaient tous des spirites convaincus, avaient bien entendu pris tout cela pour argent comptant, et furent fort irrités de voir qu'un savant se permettait d'émettre des doutes sur l'authenticité des phénomènes. Chose plus impardonnable encore, il essayait de les analyser, leur enlevant ainsi tout merveilleux !
Du jour au lendemain, les journaux publièrent des articles critiquant violemment Flournoy. Dans un numéro de 1897 des Annales des Sciences, le professeur Lemaître confirmait longuement l'existence du "langage martien" si contesté. Flournoy ne se laissa pas faire et rédigea, en guise de réponse à cette attaque, un livre entier qui fit l'effet d'une bombe. Le livre sortit à Paris en 1901 sous le titre De l'Inde à la Planète Mars.
Ce livre faisait table rase de bien des choses auxquelles croyaient les spirites : les "contrôles" ne sont pas les esprits des défunts, mais tout simplement des personnages imaginaires créés par le subconscient du médium, et, ajoutait Flournoy, il faut rechercher l'origine des cycles dans la nostalgie qu'Hélène gardait de son enfance.
Ainsi le scientifique genevois donnait l'explication attendue depuis si longtemps, et tirait au clair une vieille superstition.
Le livre souleva une véritable tempête de protestations. Sa publication n'empêcha pas Hélène Smith d'être connue dans les cercles spirites du monde entier. Une Américaine fut bientôt à l'origine d'une fondation dont le but était de supprimer pour Hélène toute préoccupation d'ordre matériel, de manière qu'elle puisse se consacrer aux "esprits de l'au-delà", ce que d'ailleurs elle fit. Et aucun scientifique ne fut plus jamais autorisé à se rendre aux séances !
Hélène ne tarda pas à faire école et, bientôt, d'autres cas semblables apparurent dans tous les coins du monde. Une de ses "collègues" américaines ne se borna pas à aller sur Mars, mais se rendit aussi sur Jupiter. Les voyages interplanétaires devinrent bientôt une des occupations préférées des faux médiums...