Observation de Mlle Gabrielle Renaudot :

Voci un premier récit de hantise certainement authentique quant aux faits observés. Il a été rapporté par Mlle Gabrielle Renaudot devenue, par la suite, Mme Camille Flammarion.

Mlle Renaudot ayant été invitée en avril 1918, par le Dr Bonnefoy, alors veuf et remarié, à venir passer quelques jours à Cherbourg au 13 de la rue de la Polle, il lui échut une chambre renfermant de nombreux objets ayant appartenu à la défunte Mme Bonnefoy, et, en particulier, le lit dans lequel elle était décédée. Des liens d'affection profonde avaient uni Mme Bonnefoy et Mme Renaudot.

"Il se trouva, écrit Mme Renaudot, que je reçus, sinon la chambre de Mme Suzanne Bonnefoy, du moins son lit transporté du rez-de-chaussée où elle était morte, dans une chambre du premier étage, qui avait été sa chambre de jeune fille.

"J'en fus assez impressionnée. Le souvenir du passé me revenait constamment. Je revoyais mon amie, alors qu'elle semblait si heureuse d'une vie à la fois active et harmonieuse, entièrement consacrée au bien, et je l'imaginais aussi, telle qu'elle devait être sur ce même lit qui avait été, pendant deux jours et trois nuits, son lit mortuaire.

"La première nuit, du 25 au 26 avril, je ne dormis pas, songeant à elle, à son passé et au présent actuel de sa maison. J'étais d'ailleurs un peu souffrante.

"Le lendemain, je me promis une bonne nuit. Vers 11 h du soir, je m'endormis, chassant mes anciens souvenirs.

"À 4 h du matin, le 27, un bruit formidable m'éveilla; à gauche du lit, des craquements terribles se faisaient entendre dans le mur. Ils se propageaient dans la table de nuit et autour de la chambre. Et puis, des craquements plus doux, semblables à ceux d'une personne se retournant dans un lit, se produisirent à plusieurs reprises. Le bois de mon lit grinçait aussi. Enfin, j'entendis un bruit de pas léger et glissant partant à gauche du lit, le contournant au pied et allant s'évanouir dans le salon à droite.

"Ces bruits m'impressionnèrent tellement que mon coeur se mit à battre à m'étouffer, et j'avais la mâchoire serrée.

"Dans mon émotion, je me levai, j'allumai une bougie et je m'assis sur un panier se trouvant contre la porte d'entrée de la chambre donnant sur le palier. Là, je cherchai à me rendre compte de la production de ces bruits. Or, ils continuèrent avec plus de force encore, mais il fut impossible de rien voir.

"À 5 h, en proie à une terreur irraisonnée et n'y tenant plus, je montai chercher la cuisinière, Marie Thionnet, qui couchait au troisième. Elle descendit avec moi. Dès son arrivée, nous n'entendîmes plus rien.

"Vers 6 h, le docteur, au second étage, s'est levé et est allé dans son cabinet de toilette : les bruits qu'il fit en se levant et en marchant ne ressemblaient nullement à ceux que j'avais entendus une heure auparavant.

"Dans la journée, je cherchai l'explication du phénomène : chats, rats grimpant le long des murs... j'examinai le mur à gauche du lit : très épais, garni extérieurement d'ardoises, sans aspérités, donnant sur une cour. Mauvais terrain pour chats ou rats; de même pour le mur de façade donnant sur la rue de la Polle. D'ailleurs, les bruits mystérieux étaient très différents de ceux qui auraient pu être produits par ces animaux.

"Le samedi 27 avril, je me couchai à 11 h moins le quart du soir, inquiète et nerveuse.

"À 11 h, les bruits recommencèrent comme le matin. Aussitôt, en proie à la plus vive émotion, je montai chercher la cuisinière. Elle descendit et s'étendit sur le lit à côté de moi. Nous laissâmes nos bougies allumées. Pendant une demi-heure, les bruits continuèrent et consistèrent en de formidables craquements dans le mur de gauche et en coups frappés dans le portrait de Mme Bonnefoy ou derrière ce portrait, ceux-ci étant si forts que nous craignions, à tout instant, de voir tomber le cadre. En même temps, des pas glissants parcouraient la chambre. La cuisinière entendit tout cela comme moi et en fut aussi impressionée. Elle est âgée de 26 ans. À 11 h et 1/2, les bruits cessèrent.

"Ces manifestations étant extrêmement désagréables, surtout parce que l'on sait que l'on a affaire à une cause inconnue, incompréhensible, je me recueillis dans la journée du lendemain, et, supposant que la morte pouvait y être associée, puisque cela se passait chez elle, je la suppliai de m'en épargner la douloureuse émotion.

"Je suis restée dans cette maison jusqu'au samedi 4 mai. N'ayant plus rien entendu et étant redevenue plus calme, j'ai alors prié la morte de se manifester et de me faire savoir d'une manière quelconque ce qu'elle pouvait désirer.

"Mais je n'ai rien observé depuis, malgré mon désir (mêlé d'effroi) de pouvoir mieux contrôler le phénomène et d'obtenir, si possible, l'explication de cette étrange manifestation."

Mlle Renaudot, alors jeune astronome à l'Observatoire de Juvisy, mathématicienne distinguée, secrétaire du Conseil de la Société astronomique de France et directrice de son bulletin mensuel, membre de l'Association des journalistes parisiens, rédacteur à plusieurs revues scientifiques, était accoutumée aux sciences exactes et était très sceptique en ce qui concerne les phénomènes psychiques. En outre, elle n'était pas impressionnable dans les circonstances ordinaires, et, elle, qui n'avait jamais connu la peur, qui passait des nuits entières dans la solitude des observations astronomiques sous la coupole silencieuse, qui traversait seule, à minuit, les avenues solitaires d'un parc et les rues obscures, a subi cette nuit-là, et ceci la seule fois de sa vie, une peur épouvantable !