Par une paisible soirée d’automne de l’année 1852, Don Bosco, jeune prêtre à Turin (Italie) s’en retournait chez lui dans le quartier Valdocco, plein de lassitude, à travers les rues sordides et jonchées de détritus dangereux. Il était seul. Une silhouette baraquée armée d’une grosse massue le suivait furtivement. Comme la rue étroite se trouva soudain dans l’obscurité, l’attaquant s’abattit sur lui en brandissant sa massue.

Presque simultanément, alors que Bosco tentait d’esquiver ce coup susceptible de le tuer, un gros animal gris, ressemblant à un loup, surgit dans la lueur crépusculaire et sauta à la gorge de l’assaillant. Avec un grognement sauvage, il jeta l’homme à terre. Pris de panique, appelant à l’aide, le maraudeur se releva et trébucha dans les décombres.

-Grigio, Grigio, ordonna Don Bosco, tandis que le chien s’élançait à la poursuite de l’homme qui s’enfuyait.

Le chien fit une halte, grondant de façon menaçante, jusqu’à ce que l’homme, terrifié, disparût parmi les ruines. Puis le molosse se retourna et trottina aux pieds de Don Bosco, fourrant son museau dans les mains du jeune homme, qui le caressa.

Il refusa de s’éloigner, jusqu’à ce que Don Bosco fût arrivé à la maison Pinardi, où il habitait. Puis, comme la porte se refermait, il trottina dans la nuit et disparut.

Ce genre d’incident se produisit plusieurs fois pour Don Bosco. Un chien gris, énorme, surgissait de nulle part pour lui sauver la vie ou pour l’aider lorsqu’il traversait une crise.

Le premier de ces incidents survint au début de l’automne 1852, et le dernier en 1883, s’étendant sur une période de quelques trente ans, plus de deux fois la durée de vie moyenne d’un chien. Le chien était appelé « Grigio », à cause de sa couleur grise, et on put le voir dans un rayon de 160 km. On ne le vit jamais dans une autre circonstance que celle de protecteur de Don Bosco. Il ne mangeait jamais ni ne buvait ; personne ne put jamais deviner d’où il venait ni où il allait.

Don Bosco était un jeune homme qui se consacrait, à lui tout seul, à cette tâche qu’il s’était fixée et qui consistait à faire des jeunes voyous de Turin des garçons honnêtes. Ce faisant il avait déclenché l’ire de certaines personnes qui étaient prêtes à aller jusqu’au meurtre afin de mettre un terme à ses activités.

C’est à la suite de telles circonstances que le chien entra pour la première fois dans sa vie. A première vue, Grigio, mis à part sa taille énorme, n’avait rien de remarquable. Il y avait beaucoup de chiens errants qui écumaient la ville de Turin, pas moins qu’aujourd’hui, et quand Don Bosco repéra ce molosse imposant ressemblant à un loup qui le suivait, il n’en pensa rien, au-delà d’une appréhension naturelle que l’on peut ressentir en présence d’un chien errant aussi énorme, et vraisemblablement affamé.

Néanmoins, tandis que le chien marchait derrière lui, Don Bosco s’arrêta pour appeler l’animal. Le chien, qui paraissait inoffensif, le rejoignit en trottinant et se laissa caresser. Quand Don Bosco reprit sa marche, le chien le suivit. Après tout, sans doute l’animal avait-il faim, mais juste au moment où le prêtre arriva devant la porte de son logis, Grigio s’enfuit aussitôt en courant. En le voyant partir, Don Bosco fut perplexe, mais le travail au foyer accaparant toute son attention, il n’y pensa plus.

De tous les bidonvilles de Turin, le quartier de Valdocco, là même où il vivait, était le pire. C’était un terrain vague où s’entassaient les ordures et les cabanes grossières des clochards, parsemé çà et là de vestiges de vieilles clôtures et d’égouts. À l’autre extrémité une place de marché attirait le rebut de la société. Quelques tavernes miteuses servaient de lieux de rassemblement pour les truands de la ville.

À une autre occasion, Don Bosco retournait chez lui en passant dans ce quartier plongé dans l’obscurité. Deux balles furent tirées de derrière l’un des arbres bordant l’allée où il s’était engagé. Immédiatement après, un brigand surgit de la pénombre et se colleta avec le prêtre. C’est alors qu’apparut le chien gris, grognant férocement, le poil hérissé, et dévoilant des crocs menaçants. Il bondit sur le brigand, le maintenant à la gorge jusqu’à ce qu’il parvint à se dégager.

Après cela, Grigio commença d’apparaître régulièrement toutes les fois que Don Bosco rentrait seul dans ses pénates. On le trouvait fréquemment à attendre dehors, derrière la porte, pendant que Don Bosco se préparait à sortir le soir pour une commission.

Un soir, alors que Don Bosco se glissait hors de chez lui, il trouva le chien étendu sur le seuil, lui barrant le passage. Croyant que Grigio était venu pour l’accompagner, il lui donna une tape amicale et tenta de le pousser. Grigio poussa un grognement sinistre. Don Bosco en était venu à faire confiance au chien et il était atterré de le voir se retourner contre lui. Finalement, comprenant qu’il ne le laisserait pas passer, il renonça à sortir. Grigio trottina ensuite silencieusement dans la nuit, laissant le prêtre intrigué et perplexe. Quelques instants plus tard, un ami courait vers son domicile, hors d’haleine, et prévenait Don Bosco du projet ourdi contre lui, qui était de lui ôter la vie cette nuit-même.

On se perdit en conjectures au sujet de ce mystérieux Grigio. On supposa que peut-être c’était son ange gardien, prenant l’apparence qui lui était la plus favorable. À la fin, Don Bosco connut une période de paix, après une longue série de mésaventures du même genre, et Grigio cessa d’apparaître. Selon toute vraisemblance, il était parti pour de bon, mais en réalité, il devait réapparaître deux fois encore.

La première fois où il en eut l’occasion, ce fut quelques dix ans plus tard, vers 1862. Don Bosco parcourait la route près du village de Castelnuovo, à environ 80 km à l’est de Turin. Il se dirigeait vers la ferme de ses amis, qui était située à une certaine distance en dehors de la ville, et on l’avait mis en garde : la route était peu sûre.

« Oh mon Grigio ! » cria-t-il. À peine avait-il fini de parler que le gros chien gris surgit de l’ombre en bondissant, frétillant gaiement devant son vieil ami. Après toutes ces années, Grigio était revenu. Don Bosco était fou de joie. Ce ne fut pas le seul fait curieux de la soirée. Quand ils arrivèrent à destination, on emmena Grigio à l’intérieur par crainte d’une bagarre avec les chiens de la ferme. On le laissa dans un coin pendant que la famille soupait. Une fois le repas terminé, Don Bosco pensa à lui, et il récupéra les restes de nourriture, mais Grigio n’était plus là. Aucune porte n’avait été ouverte depuis qu’ils étaient venus ; les fenêtres étaient bien fermées et pourtant Grigio était introuvable. Ils fouillèrent en vain la maison mais il avait disparu.

Puis finalement, en 1883, presque trente après sa première apparition, alors qu’on l’avait presque oublié, Grigio réapparut, cette fois loin à l’est de Turin, près de la ville côtière de Bordighera. Don Bosco était à nouveau sur les routes. Il s’était perdu, quand dans la nuit, Grigio fit son apparition pour lui apporter son aide. Après cela on ne le revit plus jamais. La Providence avait sûrement décrété qu’il avait mené à bien sa tâche.

Fate magazine, Psychic Pets & Spirit Animals

chiennoirfantôme

Il s’est rencontré des anges gardiens sous bien des apparences diverses, soit qu’ils prissent l’aspect d’un petit enfant ou d’un pauvre mendiant, soit qu’ils se présentassent dans leur gloire céleste quoique avec des traits humains. Saint Jean Bosco est sans doute le seul homme qui ait eu un chien pour ange gardien, ou un ange qui se déguisait en chien… Quand, à la fin de sa vie, on l’interrogeait sur l’étrange animal qui s’était institué son protecteur et que toutes ses relations avaient vu, touché, caressé, Don Bosco s’excusait et répondait en biaisant :

-Dire que c’était un ange qui ferait rire. Mais on ne peut pas dire non plus que c’était un chien comme les autres.

Là où le péché abonde, la grâce surabonde, affirme-t-on volontiers. Le contraire est vrai également tant il est impossible à Satan de supporter les lieux là où la sainteté s’épanche. Turin est l’une de ces villes de contrastes où, comme en réponse à la présence du Linceul du Christ et à la vénération dont il est entouré, les diableries se déchaînent. Aujourd’hui encore, c’est une des villes d’Europe où les exorcistes ont le plus de travail et où les cultes sataniques se multiplient. Sans en être arrivé là dans les années 1850, Turin était alors la capitale d’une secte fort ancienne, celle des vaudois, qui remontait au XIe siècle. La récente liberté des cultes avait donné à ce groupuscule une audience nouvelle, qui s’exerçait surtout dans les milieux défavorisés et parmi les enfants abandonnés, les petits délinquants, les jeunes travailleurs livrés à eux-mêmes.

C’étaient précisément ces jeunes garçons qui faisaient l’objet de la constante sollicitude de Don Bosco. Les vaudois ne tardèrent pas à trouver que le prêtre chassait sur leurs terres. Ils en furent amplement convaincus quand un adolescent, ancien des patronages de Don Bosco, et devenu leur adepte, leur échappa.

Don Bosco apprit en effet que le jeune homme était tombé malade et que ses jours étaient en danger. Il savait aussi qu’il avait abjuré le catholicisme de son baptême sous l’influence des hauts dignitaires de la secte ; ceux-ci avaient pris grand soin de le couper de ses anciennes fréquentations pour mieux se l’attacher.

Jean n’était pas homme à abandonner l’un de « ses enfants » si facilement. Un soir, sans être, et pour cause, appelé au chevet du malade, le prêtre se rend chez lui et trouve le dirigeant vaudois déjà installé en maître dans la place. Furieux de cette intrusion, le bonhomme intime l’ordre à Dan Bosco de quitter les lieux où il n’a plus rien à faire. Mais le mouvement de joie du garçon en le voyant entrer n’a pas échappé au prêtre. Imperturbable, il répond qu’il s’en ira si celui qu’il est venu voir le lui demande. La réponse fuse aussitôt :

-Don Bosco, restez, je vous en prie, restez !

L’agonisant se met à parler, à expliquer comment il est tombé entre les griffes de la secte, et comment, séparé de tous ses proches, il lui est vite devenu impossible d’échapper à l’influence des vaudois. Il sanglote, accroché à la main du prêtre :

-Je suis né catholique, Don Bosco ! Je veux mourir catholique !

À cette déclaration, Don Bosco met le pasteur à la porte et s’empresse de transporter le garçon dans une maison sûre. Les vaudois ne lui pardonneront pas ce sauvetage spirituel in articulo mortis.

Souvent, le prêtre est obligé de sortir la nuit et de rentrer très tard. Le local où il a installé ses fondations, un ancien entrepôt, la Casa Pinardi, est situé dans les faubourgs turinois. Le quartier est sombre, désert, plein de terrains vagues qui forment autant de coupe-gorge. Plus d’une fois, Don Bosco a été obligé de faire appel à tout son courage pour s’y aventurer seul. A plusieurs reprises, il a été victime d’agressions de la part des évangélistes ; ils ont même tenté de l’empoisonner avec un verre de vin après l’avoir attiré dans une masure isolée, sous prétexte de donner l’extrême-onction à une mourante… Don Bosco, prudent, sportif et capable de donner de vigoureux coups de poing, s’est toujours tiré d’affaire sans dommage. Il prend pourtant l’habitude de se faire escorter par quelques grands garçons du patronage.

Or, un soir de novembre 1854, pluvieux et brumeux, Don Bosco rentre seul à la Casa Pinardi. Jamais le chemin ne lui a semblé si inquiétant. Il croit deviner des ombres menaçantes derrière chaque arbre, chaque buisson, chaque mur en ruine. Tout d’un coup, un énorme chien, sorti il ne sait d’où, surgit devant lui. C’est une bête gigantesque, un molosse terrifiant, au poil gris foncé. L’animal est si impressionnant que Don Bosco s’arrête net, le souffle coupé, à moitié mort de peur. Mais le chien le regarde avec de grands yeux doux, bat de la queue et vient finalement se coucher aux pieds du prêtre en lui léchant les doigts.

À compter de ce soir-là, le chien, vite baptisé Grigio (le gris), devient le familier de Don Bosco. Jean croit d’abord qu’il s’agit du chien de garde d’un voisin ou d’un paysan des alentours, qui se serait sauvé. Mais toutes ses recherches restent vaines : personne dans les environs n’a jamais vu cette bête. D’ailleurs, Grigio est d’humeur vagabonde. Il va et vient à l’improviste, sans que nul ne sache ce qu’il fait dans l’intervalle.

À quelque temps de là, Don Bosco est de nouveau dehors le soir, tard et seul. Depuis un moment, il s’inquiète : deux hommes le précèdent, se retournant souvent, comme pour vérifier qu’il est là, ralentissant quand il ralentit, s’arrêtant quand il s’arrête. Pris de panique, Don Bosco veut revenir sur ses pas, vers la relative sécurité des rues éclairées et le possible secours des passants. Il essaie de courir. Hélas, depuis qu’en 1846 il a contracté une pneumonie dont il a failli mourir, Don Bosco s’essouffle dès qu’il force l’allure. Il est incapable d’aller plus loin. Les deux hommes se sont mis à sa poursuite, l’ont rejoint. Ils lui jettent un vieux sac de toile sur la tête, l’aveuglant. Jean se débat faiblement, persuadé qu’on va l’assassiner. Et c’est certainement ce qui arriverait si, à cet instant, 80 kg de muscles, de poils et de crocs ne s’abattaient sur le dos des deux agresseurs : Grigio, furieux, sauvage, qui aboie comme un fou et mord comme une meute de dogues… Les meurtriers ne demandent pas leur reste et s’enfuient.

Des agressions de ce genre, il y en aura d’autres. Chaque fois, Grigio, surgi de nulle part, mettra en déroute les malfaiteurs, même armés.

Dans l’intervalle, nul ne le verra traîner dans Turin ou aux abords de la Casa Pinardi. Quand il lui arrivera d’y entrer, il sera doux comme un agneau avec les enfants, se laissera tirer la queue et les oreilles, mais, chose extraordinaire s’agissant d’un chien, jamais Grigio, convié au réfectoire, tenté par des morceaux de viande ou de sucrerie, n’acceptera la moindre bouchée. Grigio ne mangeait jamais…

En d’autres occasions, Don Bosco, qui s’apprêtait à sortir, le trouvera couché en travers du seuil, lui interdisant le passage. Il apprendra à respecter les avertissements de l’étrange animal. Et il s’en trouvera bien.

Cette protection dura assez pour que les agresseurs se lassent. Dès lors, Grigio disparut aussi mystérieusement qu’il était entré dans la vie de Don Bosco.

Grigio était-il un chien comme les autres ? La suite de l’histoire ne laisse guère de place aux hypothèses rationnelles…

En 1864, Don Bosco, qui n’avait pas revu Grigio depuis presque dix ans (c’est long, dix ans, dans la vie d’un chien…), se rendait chez des amis. Il se perdit. Tout d’un coup, un grand coup de langue râpeuse sur les doigts lui fit baisser les yeux : c’était Grigio qui, pour sa part, connaissait parfaitement la route. Il accompagna Don Bosco jusqu’à la porte de ses amis, et s’en fut.

Dix-neuf autres années passèrent. Un soir, Don Bosco se perdit dans le quartier des Bordighere. C’était en 1883. Le prêtre n’eut même pas le temps de s’en inquiéter : Grigio était là, frétillant, content, affectueux, sans un poil blanc et le sens de l’orientation aussi sûr qu’autrefois. Il ramena Jean à bon port.

Cela faisait 32 ans qu’il avait surgi pour la première fois auprès de son maître… Étonnante longévité… 

Anne Bernet, Enquête sur les anges, bibliographie : Don Bosco, Fayard, 1951