Dans la matinée du 15 avril 1933, une Espagnole de 41 ans quitte son domicile, à Madrid, pour tout simplement faire ses courses. Elle s’appelle Lucia de Salvio. Elle est la femme de Pedro de Salvio qui exerce la profession d’ingénieur aux chemins de fer. Le couple n’a pas moins de quatorze enfants. Ce matin-là, Lucia emmène avec elle son dernier-né, un petit garçon. En 1933, le calme ne règne guère dans la capitale espagnole. Chacun pressent qu’un jour ou l’autre, de graves évènements bouleverseront le pays. De 1923 à 1930, l’Espagne, avec l’assentiment du roi, a été gouvernée par un directoire dirigé par le général Primo de Rivera. Mais celui-ci est contraint à la démission. La République est proclamée en 1931. Dès lors une lutte terrible s’engage entre droite et gauche, monarchistes et républicains. Des insurrections sanglantes éclatent un peu partout, notamment à Madrid, Séville, en Catalogne et au pays basque. Ce 15 avril 1933, la capitale connaît donc une vive agitation. Des manifestants sont descendus dans la rue, le gouvernement a donné des instructions sévères aux forces de l’ordre.

Lucia de Salvio est inquiète. Elle est impatiente d’en terminer avec ses courses et de regagner son domicile. À ses côtés, l’enfant regarde sans comprendre l’excitation et la fureur qui se sont emparées des adultes ; il se serre contre sa mère. Soudain, un véhicule blindé surgit à grande vitesse. Manifestants et badauds effrayés s’écartent comme ils peuvent. Lucia a vu le danger. Elle aussi a le réflexe de bondir et fuir la chaussée sur laquelle elle est s’engagée. Mais l’enfant, lui, pensait à autre chose. Il est pris de court. Le blindé ne peut ni s’arrêter ni contourner le fragile obstacle. Lucia perd alors des secondes précieuses à ramener vers elle son jeune fils. Tous les deux sont fauchés, broyés par le lourd véhicule sous les yeux horrifiés de la foule. On se précipite. Mais tout secours est devenu inutile. La femme et l’enfant gisent sur la chaussée, atrocement mutilés. Ils ne sont plus de ce monde. Une demi-heure plus tard, il ne restera à M. Pedro de Salvio qu’à reconnaître les corps à l’hôpital. Ainsi s’achève le premier acte d’une histoire particulièrement tragique mais qui aura des suites stupéfiantes.

Pour le moment, M. de Salvio et ses treize enfants vivants ne peuvent que se replier chez eux, seuls face à leur douleur. Ni eux ni personne n’ont les moyens d’imaginer que cette page dramatique de leur vie est encore loin d’être tournée. Car, maintenant, il faut quitter l’Espagne et se transporter à des milliers de kilomètres de là, dans un autre pays, en Hongrie, trois mois plus tard. Il faut pénétrer dans l’intimité de la famille d’un ingénieur de Budapest, père de quatre enfants. Il n’a jamais mis les pieds en Espagne, pas plus que sa famille. Il dirige une importante usine. Si, de temps à autre, les journaux hongrois font allusion à l’Espagne, cela ne concerne que la situation politique. Les faits divers, aussi tragiques soient-ils, se répètent, hélas, tous semblables, dans chaque pays du monde. En Hongrie aussi, des mères de famille et des enfants se font écraser en traversant des rues. Ce qui est arrivé à Madrid, à Lucia de Salvio et à son fils, dans la matinée du 15 avril, n’a donc pas été signalé par la presse hongroise. Le 15 juillet 1933, l’ingénieur de Budapest part à son travail l’esprit un peu inquiet. La plus jeune de ses filles s’est alitée. Le médecin venu l’examiner aussitôt n’a trop su que dire. Il a prescrit des calmants, du repos et de la diète. À la fin de la journée, l’état de la petite Iris s’est aggravé. Le médecin et l’un de ses confrères appelé à la rescousse ne sont pas plus avancés. Cette maladie ressemble à une crise aiguë de langueur accompagnée de moments d’inconscience totale. Cette maladie étrange durera quinze jours. Le 5 août, Iris sombre dans un sommeil plus profond encore qui alarme son entourage et les médecins. On craint le pire, d’autant que nul diagnostic digne de ce nom n’a pu être porté. Et puis, comme par miracle, Iris se réveille, sourit et, sans transition aucune, semble avoir recouvré une santé parfaite. Elle sort de cette maladie amaigrie, pâle, mais exempte de toute autre séquelle. Les médecins n’en reviennent pas. La famille se réjouit tout en s’interrogeant. Cependant, elle ne va pas tarder à s’interroger plus encore. Non seulement le mystère ne se dissipera pas mais il s’épaissira :

À l’époque où ces évènements inouïs survinrent, Iris était âgée de 16 ans. Le 5 août, elle était donc plongée dans un sommeil profond et interminable qui suscitait les pires inquiétudes. Le lendemain 6 août, vers 7 heures, la mère de la jeune fille qui, à intervalles réguliers, s’était toute la nuit rendue dans la chambre, afin de surveiller cet étrange sommeil, se lève et va aux nouvelles. Ce qu’elle découvre la stupéfie : le lit est vide. Affolée, elle appelle son mari qui se précipite. Et il doit se rendre à l’évidence : Iris a disparu. Aussitôt, les parents réveillent les autres enfants, tous appellent et cherchent dans les moindres recoins. Iris reste introuvable. C’est alors que Renée, la cadette, poussée par la faim, entre dans la cuisine où personne n’avait eu l’idée d’aller. Renée s’immobilise, les yeux écarquillés. Sa sœur est là, debout devant l’évier. Elle sifflote en lavant la vaisselle. Bientôt, toute la famille, muette de surprise, contemple ce spectacle singulier. Le plus curieux, c’est que la jeune fille les regarde, un sourire indéfinissable aux lèvres, sans leur adresser la parole.  L’ingénieur, sa femme et ses enfants croient rêver. Ils se souviennent malgré tout que pendant quinze jours Iris a été malade et ils procèdent avec précaution. Ils la questionnent doucement :

« Bonjour, Iris ; nous sommes heureux de te voir rétablie, et même en pleine forme ; tu nous as joué un bon tour en te levant sans nous le dire et en t’attaquant à la vaisselle. »

Mais Iris ne répond rien. Elle continue de siffler et de laver verres et assiettes. Voici à nouveau la famille saisie d’angoisse. Est-ce que leur fille les reconnaît ? Est-elle frappée d’amnésie ? Serait-ce là l’explication de cette maladie mystérieuse, de ces périodes de sommeil profond, et prolongées ? Le père s’approche et entoure avec affection les épaules de sa fille.

« Mon petit, dit-il, parle donc, pourquoi ne dis-tu rien ? »

Iris interrompt alors sa vaisselle, regarde son père fixement, intensément, puis, à mi-voix, elle parle enfin. Mais ce qu’elle dit est incompréhensible. Sa famille médusée a l’impression qu’elle parle une langue étrangère. Et l’affolement commence à gagner tout le monde. Le père appelle le médecin. Les enfants se mettent à pleurer. La mère, désorientée, s’adresse à sa fille en puisant dans ses quelques souvenirs scolaires. Pourquoi Iris ne comprend-elle plus le hongrois, sa langue maternelle ? Que comprend-elle alors ? La mère baragouine un peu d’anglais, puis un peu de français, enfin un peu d’allemand. Et brusquement, Iris répond dans cette langue. Elle demande :

-Où suis-je ?

Pourtant, quand elle avait, précédemment, prononcé quelques mots, ce n’était sûrement pas de l’allemand. Le père, qui connaissait assez bien l’allemand, s’engouffra dans la brèche et tenta une conversation. Peine perdue : tout ce qu’Iris savait dire en allemand, c’était : où suis-je ? Elle répéta plusieurs fois cette question lancinante, à la manière d’un automate. Le médecin se présenta très vite et, une fois de plus, le brave praticien dut avouer sa perplexité et son impuissance. Cependant, il crut reconnaître que la jeune fille parlait en espagnol. On fit donc appel à une amie qui parlait cette langue couramment. Devant la famille et le médecin ahuris, cette amie et Iris engagèrent en espagnol une conversation longue et animée. Iris n’avait pourtant jamais appris un mot d’espagnol avant sa maladie. Mais ce qu’on découvrit dépassa l’imagination. Iris prétendait s’appeler Lucia de Salvio. Et elle déclara en espagnol : « J’ai quatorze enfants et mon mari, Pedro de Salvio, est employé des chemins de fer. Nous habitons tous Madrid. » Quelque temps plus tard, comme elle se regardait dans un miroir, elle s’écria : « Mais c’est surprenant, j’ai rajeuni ! »

La vie quotidienne de la famille hongroise fut bouleversée de fond en comble. Iris, qui n’avait jamais touché à une cigarette, se mit tout à coup à fumer. Elle paraissait très heureuse et, très souvent, faisait à sa famille éberluée des démonstrations de danses espagnoles. Elle chantait des flamencos toute la journée. Elle préparait toutes sortes de plats espagnols, plus succulents les uns que les autres. À Budapest, le bruit courut qu’un phénomène extraordinaire se produisait dans la famille de l’ingénieur. Médecins, psychologues, journalistes se ruèrent sur l’affaire. Le 27 avril 1935, un grand journal hongrois titra sur plusieurs colonnes : « L’étonnante réincarnation d’une jeune fille de Budapest. » Évidemment, l’ingénieur et sa femme n’eurent bientôt plus qu’une idée : mener une enquête à Madrid et rechercher cette famille Salvio. Mais la guerre civile ravageait le pays. Les Salvio n’étaient plus à Madrid. L’ingénieur apprit seulement par la police que des archives faisaient état d’une Lucia de Salvio et de son fils qui, deux ans plus tôt, avaient été écrasés sur la voie publique. Iris, pendant ce temps, ne cessait de parler de sa famille : elle ne tarissait pas de détails sur ses quatorze enfants, sur son mari, sur son appartement. Après la guerre, Pedro de Salvio fut finalement retrouvé. Tout d’abord, quand on lui raconta cette histoire, il resta incrédule. Mais l’ingénieur hongrois insista, fit appel à son sentiment humanitaire, expliquant que s’il rencontrait sa fille, s’il parlait avec elle, il s’ensuivrait peut-être un choc salutaire qui la guérirait. L’ingénieur espagnol finit par céder, tout en redoutant une plaisanterie douteuse. Il devait très vite changer d’avis. Iris lui parla comme si elle était sa femme. Elle savait tout de leur intimité passée. Pedro de Salvio bouleversé, fut dès lors convaincu que l’âme de sa femme défunte s’était bel et bien réfugiée dans l’enveloppe charnelle de cette jeune Hongroise. Il sut éclaircir le mystère des quelques mots d’allemand prononcés deux ans auparavant. Avant son mariage, sa femme Lucia avait suivi des cours d’allemand sur la pression de ses parents. Puis elle avait refusé de continuer. C’est pourquoi Iris avait répondu comme elle avait pu à son père qui l’interrogeait. Que penser de ce prodigieux phénomène ? Ce qu’en pense George Cumming qui s’est penché attentivement sur l’affaire et qui conclut en écrivant : « Le secret de cette relation nous semble impénétrable. Il dort sans doute dans l’inconscient profond de ces deux personnalités, comme si chacune d’elles portait à son insu un signe de reconnaissance, la même clé d’un même mystère. »

L’INCROYABLE VÉRITÉ (René-Victor Pilhes, Jean-Pierre Imbrohoris et Grégory Frank)