Je commencerai par le cas de Shanti Devi.

Cette dame est née le 17 janvier 1926 à New Delhi. Jusqu'à l'âge de 3 ans, elle est un bébé sage et calme qui ne se distingue pas des autres enfants. Mais brusquement, un matin de 1929, comme ses parents l'appellent, elle leur répond avec un air étrange :

-Je ne m'appelle pas Shanti, mais Amned...

On la gronde :

-Tu es une petite sotte. Ton nom est Shanti, et pas Amned !

Et comme elle trépigne, on la gifle et elle pleure...

Le lendemain, elle recommence :

-Je m'appelle Amned !

-Tais-toi !

-Je m'appelle Amned, et ma maison n'est pas ici... mais à Muttra.

-Quoi ?

-Oui, à Muttra. Et là-bas, je suis mariée. Mon mari est marchand de tissus et il s'appelle Ahmed Lugdi...

Cette fois, les parents de la petite Shanti sont abasourdis. Ou leur fille est folle, ou elle se moque.

À tout hasard, ils la giflent encore et lui ordonnent de ne plus dire de sottises.

Mais les jours suivants, et pendant des semaines, pendant des mois, la fillette continue de donner des renseignements précis sur celui qu'elle nomme "son mari", sur sa prétendue "maison de Muttra", sur son mode de vie, ses habitudes, ses voisins, ses amis et sur les rues de la ville.

Finalement,les parents de Shanti pensent que leur fille est possédée par un démon. Ils la conduisent à un médecin brahmane. Très intrigué, celui-ci emmène la fillette à l'université de Bénarès pour la faire examiner par des psychologues. Une enquête est alors ordonnée.

Et l'on découvre qu'à Muttra, localité que ne connaissent ni Shanti ni ses parents, vit effectivement un négociant en tissus nommé Ahmed Lugdi, dont la femme, prénommée Amned, est morte en 1910.

Une commission de médecins est désignée pour procéder à une expérience. Shanti est emmenée à Muttra. On la conduit sur la grand-place.

-Saurais-tu retrouver ta maison ?

-Bien sûr, dit-elle, c'est par là !

Et elle entraîne les médecins à travers un dédale de rues jusqu'à la demeure du négociant en tissus.

Alors, une deuxième expérience a lieu.

On convoque Ahmed Lugdi à l'hôpital, sous le prétexte d'un contrôle médical. Il arrive, un peu inquiet, et on le fait entrer dans une salle où se trouvent déjà 9 autres hommes. Au bout d'un moment, une porte s'ouvre et un médecin fait entrer Shanti.

À peine a-t-elle jeté un coup d'oeil sur le groupe qu'elle se précipite sur le négociant en criant :

-Ahmed ! Oh ! mon chéri...

Et elle se jette dans ses bras.

Ahmed Lugdi devient livide :

-Qui est cette enfant ? dit-il.

-C'est moi, Amned, dit Shanti. Tu vois, je suis vivante. Oh ! mon chéri, souviens-toi... Nous avons été si heureux ensemble...

Et la voilà qui évoque des souvenirs avec une précision qui stupéfie le négociant en tissus.

-Ce jour-là, souviens-toi, il pleuvait et je suis tombée dans la boue...

Ou bien :

-Tu avais perdu ta clef; nous l'avons retrouvée sous un banc...

Ou encore :

-Tu t'es foulé le pied en rentrant de chez tes cousins.

Et elle ne cesse de répéter :

-Tu vois bien que c'est moi !

Puis elle lui rappelle la recette des plats qu'il aimait, le tendre surnom qu'il lui avait donné et des détails qu'eux seuls peuvent connaître.

Ahmed Lugdi est ahuri. Alors, un médecin le questionne :

-Est-ce que tout cela est vrai, monsieur ?

-Oui, murmure Lugdi, oui, tout est vrai... Cette fillette me rappelle des choses que personne ne connaissait, en dehors de moi, et de ma chère femme... Comment est-ce possible ?

Par la suite, Lugdi revit plusieurs fois la petite Shanti. Pendant des heures, il lui posait des questions sur "leur passé", questions auxquelles l'enfant répondait sans hésiter et avec une précision confondante. Puis le temps passa et, peu à peu, tout cela sembla s'effacer de la mémoire de la fillette.

En 1934, le négociant en tissus mourut. Et aujourd'hui, Shanti Devi n'a plus aucun souvenir de ce que j'appellerai son "passé antérieur".

Guy Breton, Histoires extraordinaires

Shanti Devi

Ce qu'ignorait Guy Breton lorsqu'il a rapporté cette histoire (le livre est paru en 1980), c'est que les parents de la petite Shanti, contrairement à ce qu'ils avaient affirmé la première fois qu'ils avaient été interrogés, connaissaient bien la ville où résidait Amned... Des chercheurs américains, voulant en avoir le coeur net, ont fait le voyage jusqu'en Inde, et en questionnant l'entourage de l'enfant, ils apprirent que ses parents s'y rendaient régulièrement.

De là à imaginer qu'ils ont eu tout le loisir de se renseigner sur la vie de la défunte, il n'y a qu'un pas que des sceptiques ont franchi allègrement. Et pour cause, il n'est pas rare que des enfants parlent d'une vie antérieure où ils auraient été... d'une caste supérieure, vivant dans une famille plus aisée. Car le contraire, c'est-à-dire, un enfant de brahmane se souvenant de sa vie précédente où il aurait été un intouchable, n'arrive pratiquement jamais. On peut donc supposer que les parents se livrent à une enquête approfondie sur le défunt qui, comme par hasard, n'habite jamais bien loin, et quand, quelques années plus tard (moins de dix ans), ils ont un enfant, ils lui parlent avec assiduité de sa prétendue vie passée. À cet âge, l'enfant n'a pas de souvenirs, et est une éponge. D'où une identification immédiate à la personne maintes fois évoquée par sa famille.

Mais pourquoi, demanderez-vous ? Eh bien tout simplement pour s'attirer les faveurs de la famille dans laquelle l'enfant aurait vécu... Certains croient sur parole tout ce que dit l'enfant... et ce que disent ses parents, soit dit en passant, et en déduisent, naïvement, qu'il est bien la future incarnation de leur proche décédé. Sans se poser de questions... Et, attendris, ils invitent l'enfant régulièrement chez eux, lui offrent des cadeaux... Une façon comme une autre pour sa famille pauvre d'améliorer l'ordinaire, en quelque sorte.

Shanti Devi étant née un an après Amned, on peut se demander pourquoi elle s'est réincarnée si tôt... Lors d'une rencontre avec celui qui aurait été son mari dans sa "vie antérieure", elle lui a relaté en détail comment s'est déroulée la nuit de noces...

Mais quelles sont ces lois cosmiques, qui obligeraient les âmes à se réincarner peu après leur mort physique, dans le même pays, favorisant du même coup ces "réminiscences", et les situations embarrassantes ???

Quand à la rencontre de cet homme avec "son ancienne femme", redevenue une gamine, et qui s'adresse à lui d'un ton familier... Cela a un côté saugrenu qui s'accorde difficilement avec les lois cosmiques, ou divines (pour les croyants).