Une île droit devant !

Au cri poussé par le matelot de bossoir, les hommes de quart sursautèrent. La nuit claire de ce mois de juillet 1890 enveloppait le Fédération, trois-mâts du port de Nantes, qui avait quitté Saigon pour les Philippines afin de charger du coprah.

-Il rêve, nous sommes à 250 milles de la côte, murmura le lieutenant qui saisit quand même sa longue-vue.

"Bien entendu, ajouta-t-il, je ne vois rien."

Et il ordonna qu'on allât chercher le matelot de bossoir.

Le Fédération était un voilier neuf qui effectuait son premier voyage, voyage qui, d'ailleurs, avait mal commencé. Il s'était d'abord échoué dans la mer de Java, sur un haut-fond de l'île Billiton. Puis, à Saigon, une brusque risée l'avait couché sur une berge de la rivière. Le lendemain, dégagé, le Fédération put reprendre le large, mais certains membres de l'équipage, impressionnés par ces fortunes de mer, se demandaient quel danger les menacerait avant leur retour en France.

-Je vous assure, lieutenant, que j'ai vu, enfin qu'il m'a semblé voir une île juste devant nous, répétait le matelot de bossoir.

-Tu sais que la terre la plus proche est à 250 milles ?

Le matelot n'osa pas répliquer et il se disposait à regagner son poste sans insister, lorsque le lieutenant le retint.

-Non, reste ici. Tu aurais peut-être d'autres visions.

Et il envoya un de ses camarades le remplacer. 

Le calme revint sur le Fédération. La voix du lieutenant s'élevait parfois pour rectifier la route de quelques degrés, puis le silence retombait sur le navire, un silence troublé seulement par le sifflement des haubans, le grincement des poulies et le gémissement des vergues.

Une vingtaine de minutes s'écoulèrent. Le lieutenant reprit la longue-vue, fit un tour d'horizon et regagna, à droite de la passerelle, son coin favori qu'il ne quittait que pour marcher de long en large, en fumant sa pipe. Il s'était à peine adossé à la rampe qu'il tressaillit : un cri montait du bossoir.

-Une île droit devant !

D'instinct, les matelots se tournèrent non pas vers la mer, mais vers le lieutenant, tant ils pressentaient que quelque chose d'insolite les menaçait. Pour la seconde fois, une voix les avertissait d'un évènement qui n'aurait pas dû se produire, qui ne pouvait logiquement pas se produire, l'apparition d'une île sur le désert de la mer, dans des parages où les cartes étaient vierges de toute terre.

-C'est peut-être un mirage, lieutenant, dit timidement l'un des matelots.

-Monte à la hune, rapidement. Tu nous diras si, toi aussi...

Sans doute pouvait-il s'agir d'un mirage, mais tout aussi bien de la masse noire d'un navire sans feux de position, ou bien d'une épave à la dérive, ou encore...

-Une île droit devant !

Le même cri, le cri absurde, le cri impossible venait de tomber de la hune, et le timonier, de surprise, fit une embardée qui coucha le navire sur tribord.

Une légère sueur mouilla les mains du lieutenant qui serrait sa longue-vue avec laquelle il avait fouillé aussitôt l'horizon. Il resta quelques secondes sans comprendre. C'était à devenir fou : droit devant, en effet, il discernait, à peine visible dans l'ombre, une bande noire, hérissée de ce qui semblait être des arbres !

Une illusion collective dont ils étaient tous victimes car il n'y avait pas d'île, il ne pouvait pas y avoir d'île...

Le lieutenant serrait l'oculaire de sa longue-vue contre son orbite, comme si cela pouvait améliorer la vision. Une île... une île... Ce mot dansait dans sa tête et ces trois lettres faisaient l'effet d'un ricanement de défi : "Ah, tu ne voulais pas y croire, et bien, maintenant, regarde. Qu'en dis-tu ?"

-Voyons, que se passe-t-il ?

Le lieutenant se retourna. Soulas, le commandant du Fédération, était derrière lui, la vareuse hâtivement boutonnée, la casquette posée sur des cheveux dépeignés, le visage encore lourd de sommeil.

-Commandant, c'est... je crois que c'est...

-Parlez donc !

Le lieutenant se décida, et, très vite, comme s'il énonçait une bêtise : "Une île, commandant..."

Soulas lui arracha sa longue-vue. Ses traits se durcirent un peu. Ses doigts se crispèrent sur le tube de laiton.

-Pensez-vous qu'on pourrait voir une île, alors qu'on est à 250 milles de la côte ? Non, n'est-ce pas ? J'ai pensé à un mirage, ou à une erreur de route. Le compas est peut-être déréglé.

Le lieutenant parlait très vite, comme s'il cherchait à faire oublier l'absurdité qu'il venait de proférer.

Soulas arrêta brusquement le flot de paroles de l'officier.

-Nous avons bien gardé le cap et je ne crois pas à un mirage avec un ciel clair. En effet, c'est une île.

-C'est à n'y rien comprendre, gémit le lieutenant.

Soulas haussa les épaules. Dans l'immédiat, il ne s'agissait pas de comprendre, mais de voir. Or, il voyait une île, sans aucun doute. Que cette apparition fût étrange, surnaturelle même, cela, il le déterminerait plus tard. Pour l'instant, le seul problème à résoudre était d'éviter un échouage sur cette terre, distante maintenant de quelques milles. Il ordonna au timonier de virer sur babord de 90° et rappela l'équipage aux postes de manoeuvres pour carguer les huniers. À allure réduite, le Fédération longea l'île mystérieuse.

-Une éruption volcanique ? dit le lieutenant.

-J'y ai pensé aussi, dit Soulas, mais, en ce cas, il n'y aurait pas d'arbres.

Car des arbres, bien visibles dans l'oculaire de la longue-vue, se découpaient sur la nuit pâle. Tout l'équipage, réveillé, regardait, penché sur la lisse tribord, cette apparition qui lui semblait être comme le prolongement des rêves du sommeil interrompu. Des voix couraient le long du bord : "Une île... Tu as vu ? Une île... Tu sais son nom ?" et les chuchotements du pont soulignaient le silence de la dunette où les officiers essayaient de trouver la solution de cette énigme surgie du fond de l'ombre et de la mer.

Un premier fait avait été établi : la position du navire était exacte. Les compas avaient été vérifiés; le loch avait donné régulièrement l'allure. D'autre part, on avait consulté les "Instructions Nautiques". Elles étaient formelles : aucune île, aucune apparence d'île n'avait jamais été signalée dans les parages, trop fréquentés pour donner encore aux navigateurs l'espoir d'une découverte. La route du Fédération était suivie, chaque année, par des centaines de voiliers et de vapeurs, et nul d'entre eux n'avait jamais reconnu de terre.

Cependant, la masse noire était là, toute proche, bien réelle...

-Ma foi, messieurs, dit Soulas, le mieux que nous ayons à faire est de ne pas nous attarder davantage. Je ferai un rapport et...

-Une île droit devant !

Captureîlefantôme

Un silence lourd tomba sur l'équipage, un silence porteur de la panique qu'on éprouve devant la menace d'évènements insolites. Les hommes se regardaient sans comprendre. D'abord, l'île n'était pas, n'était plus "droit devant", mais par le travers. Ensuite, il était inutile de la signaler encore une fois, puisque tous la contemplaient en ce moment même.

Certes, ce cri ne s'expliquait que par un manque de sang-froid du matelot de bossoir, mais pouvait-on lui reprocher de n'être plus maître de ses paroles, alors que le navire tout entier était plongé dans le mystère, que les moindres bruits familiers du trois-mâts paraissaient rendre maintenant un son étrange, que l'architecture des vergues et des cordages évoquait les formes inquiétantes d'un autre univers qui échappait à la logique des hommes.

-Encore une île ! dit Soulas avec un rire forcé. Nous ne sommes quand même pas au milieu d'un archipel fantôme !

Le rire s'éteignit très vite sur son visage redevenu anxieux. Il scrutait, avec ses lieutenants, l'ombre qui tombait devant eux comme un rideau noir.

Tout se passa alors très vite. Deux énormes coups ébranlèrent le navire et le rideau noir s'écarta. D'abord, on ne vit rien. Il semblait que l'ombre ne cédait la place qu'à une ombre plus dense. La coque gémissait de toutes ses membrures, et à ces gémissements se mêlèrent soudain des cris rauques, aux sonorités inconnues, comme s'ils étaient poussés par des êtres appartenant à cet univers étrange dans lequel le navire avait pénétré.

Car la fantasmagorie continuait. Au-dessus du pont de ce trois-mâts naviguant en pleine mer, un arbre s'était dressé, lentement, puis s'abattait, à la hauteur du gaillard, dans un fracas de planches broyées, pendant qu'un autre arbre, bruissant de feuilles, s'élevait à la hauteur du mât de misaine et que de la terre giclait sur les superstructures. Des odeurs de bois brisé, d'écorce et de résine se mêlèrent au vent marin, suggérant, au milieu de l'océan, la présence d'une forêt.

Soulas, d'instinct, avait commandé de mettre la barre toute à tribord, mais il n'avait pu éviter l'abordage. Son navire était maintenant échoué, prisonnier de cette île inconnue.

La stupeur paralysait les matelots. Hébétés, ils regardaient les arbres, les branches prises dans les haubans.

Très vite, néanmoins, repris en mains par les officiers, ils cherchèrent à dégager le navire, examinèrent les cales pour déceler les voies d'eau. L'action les empêchait de réfléchir, de se poser des questions, et s'ils se les fussent posées, elles seraient restées sans réponse. D'autant plus que le mystère ne fit que s'approfondir quand Soulas, ayant donné l'ordre de sonder, la sonde n'atteignit pas le fond. L'îlot - il n'avait que 150 m de long - reposait donc sur un socle qui descendait à pic dans la mer.

Une embarcation fut mise à l'eau afin de voir dans quelles conditions on pourrait déséchouer le navire. Les dégâts étaient moins graves qu'on ne l'aurait cru. L'avant avait été soulevé sur une dizaine de mètres, mais le navire pourrait être dégagé dès qu'il y aurait un peu de vent.

-À l'aube, nous essaierons, dit Soulas.

Les dernières heures de la nuit se traînèrent, interminables, chargées d'angoisse. Incapables de dormir, les matelots, parlant à voix basse, arpentaient le pont de ce navire qui, parcouru d'inquiétants craquements, et dont la coque était assiégée, tout le long de la muraille, par un clapotis malsain, semblait leur être devenu hostile. L'inaction de l'attente laissait chacun en proie à ses phantasmes. Le danger ne serait pas grand, songeait-on, s'il s'agissait d'un simple échouage, mais comment se libérer de cette puissance inconnue, de ces forces obscures qui avaient posé sur la route du Fédération cet archipel dont la présence était inexplicable ?

L'aube monta enfin sur la mer, mais la lumière accentua le malaise de l'équipage au lieu de le dissiper. Tant qu'il avait fait nuit, l'ombre pouvait laisser croire encore à l'illusion d'un cauchemar, mais le jour mettait en évidence l'impitoyable réalité : deux îles mystérieuses étaient apparues sur l'océan, et l'une d'elles tenait le trois-mâts prisonnier.

Soulas ordonna de mettre deux baleinières à la mer, et les matelots tentèrent de dégager le navire par l'arrière. Des cris d'encouragement soulignaient chaque effort. Les aussières se tendirent, mais l'avant resta engagé.

Peu à peu, cependant, à mesure que le soleil montait, une brise s'éleva, et Soulas s'employa à profiter des moindres risées. Après deux heures d'efforts, les matelots poussèrent un hurlement de triomphe : la proue glissa sur une longueur d'un mètre. Les hommes des embarcations, encouragés par ce succès, tirèrent avec plus de force sur les avirons, les muscles durs, le visage creusé par la fatigue, poussés par le désir de libérer le navire et eux-mêmes de l'île inconnue.

Il était un peu plus de midi lorsque le Fédération s'éloigna enfin, sous un ciel lourd qui plombait la mer, et les deux îles disparurent sous l'horizon. 

À son arrivée aux Philippines, Soulas signala aussitôt l'étrange découverte qu'il avait faite. Les services hydrographiques furent formels : on n'avait jamais vu d'îles dans les parages indiqués par le commandant français. Les marins d'autres voiliers accueillirent les déclarations de l'équipage du Fédération avec un scepticisme amusé. Manifestement, on pensait qu'il avait été victime d'une illusion collective.

Soulas ne chercha pas à discuter. Il résolut, au retour, de passer une nouvelle fois près de ces îles, d'en noter la position exacte. Deux jours après son appareillage, alors qu'il aurait dû être en vue de l'archipel fantôme, il ne distingua rien. Pendant six heures, le Fédération tourna en rond sur l'océan désert. En vain : les îles avaient disparu.

Soulas n'insista pas, malgré le désir qu'il avait de trouver la solution de l'énigme. Au reste, il n'avait pas la possibilité de dérouter son navire, et, à son grand regret, il dut continuer sa route vers le sud.

Le Fédération eut une courte carrière. Six ans après cet évènement, il aborda encore une île, bien réelle celle-là. Le 20 février 1896, en effet, il fut drossé par un cyclone sur une terre basse et déserte au nord-est de Madagascar et s'y brisa. L'équipage réussit à se réfugier sur cette terre - l'île de la Providence - et y subsista quelques semaines, se nourrissant de figues sauvages et de mollusques, jusqu'à ce qu'un navire les délivrât.

Des marins superstitieux considérèrent comme un intersigne du futur naufrage du trois-mâts son échouage sur les îles mystérieuses. De fait, ces îles paraissaient, en définitive, appartenir au monde des fantômes. Malgré tous les détails consignés sur le livre de bord du Fédération, on ne pouvait expliquer leur présence sur la route du navire, et on pensait généralement qu'il s'agissait d'une hallucination collective, quand une mission hydrographique, au large des côtes de Chine, fit une découverte surprenante et qui constituait peut-être la clef de l'énigme.

On s'aperçut, en effet, qu'au cours de la saison des grandes crues, les eaux arrachaient du rivage des morceaux de terre dont certains formaient de véritables îlots. Ces îlots, agglomérats de glaise et de boue, masse compacte à laquelle adhéraient souvent plantes et arbustes, étaient entraînés en pleine mer par les vents et les courants. Ce furent deux de ces îlots qui avaient tant effrayé l'équipage du Fédération.

R. de la Croix, mystères des îles