On pourrait tout aussi bien intituler cette histoire : La folie des hommes :

L'Erebus et le Terror étaient deux superbes bâtiments, taillés en force, des navires mixtes, qui pouvaient naviguer à la voile et à la vapeur.
Leur valeur n'était pas seulement théorique : ils avaient fait leurs preuves au cours d'une dure campagne dans les mers antarctiques, sous les ordres du commandant James Ross. À cette campagne avait paticipé le capitaine Crozier qui devait commander le Terror, sous les ordres de sir John Franklin, chef de l'expédition et commandant l'Erebus.
Préparée avec le soin minutieux que sir John apportait à toutes ses tâches, l'expédition devait durer deux années pour le moins; elle emportait près de trois ans de vivres. La renommée de Franklin avait facilité le recrutement d'un équipage d'élite, dont presque tous les membres étaient déjà familiarisés avec la dure mais fascinante navigation dans les mers polaires.

Le 19 mai 1845, salués par les hourras d'un peuple en délire qui se pressait sur les quais pour les voir partir, l'Erebus et le Terror levèrent l'ancre et cinglèrent vers leur destinée.
Ils se dirigèrent d'abord vers la mer de Baffin, à l'ouest du Groenland. Ils comptaient 129 hommes à leur bord, marins et savants.
Le 16 août, un baleinier qui naviguait dans la mer de Baffin rencontra les deux navires.
Nul oeil humain ne devait jamais les revoir.
À partir de cette date, ils s'enfoncent dans la nuit opaque du destin.

Erebus et Terror

Deux années s'écoulèrent, sans la moindre nouvelle des deux navires.
Au printemps de 1848, tenaillée par l'angoisse, l'Angleterre décida d'entreprendre des recherches.

Y prit part le Dr Richardson, ancien compagnon de sir John dans ses voyages sur les terres du Grand Nord. Il retourna dans les parages de la rivière Coppermine, mais ne releva aucune trace du passage de l'expédition.

Le Dr Rae, de son côté, explora les régions inconnues à l'ouest de la baie d'Hudson et fit 1 500 km à pied sans trouver le moindre indice.

À la fin de l'année, le grand explorateur James Ross, assisté du lieutenant McClintock, commandant respectivement l'Enterprise et l'Investigator, firent le tour de la mer de Baffin et hivernèrent dans le détroit de Barrow. Les moyens les plus ingénieux furent utilisés pour porter secours aux marins de l'Erebus et du Terror, qui pouvaient encore se trouver en perdition dans les parages : établissement de nombreux dépôts de vivres, inscriptions peintes sur des falaises rocheuses, papiers enfermés dans des barils jetés à la mer et donnant la position des navires de secours... On alla jusqu'à graver ces indications sur des colliers de cuivre, passés au cou de renards pris et relâchés !

Renard neige

Aucun résultat ne fut obtenu. Les navires de James Ross regagnèrent tristement l'Angleterre, en 1849, sans rapporter la moindre indication sur le sort des disparus. Il semblait bien que l'océan Glacial les eût engloutis...

Cependant le monde ne voulut pas renoncer à l'espoir de retrouver sir John et ses compagnons. De nombreuses expéditions de recherches, dont plusieurs subventionnées par lady Franklin, prirent la mer à leur tour.

Mentionnons celle du commandant Kennedy, en 1851. À bord de son navire s'était embarqué un jeune lieutenant français nomme Bellot, qui montra le dévouement le plus entier. Il y perdit la vie, enseveli dans une crevasse qui s'ouvrit brutalement sous ses pieds au cours d'une exploration sur les glaces. Son courage et son dévouement avaient fait une telle impression sur ses compagnons que le commandant Kennedy arborait le drapeau français à côté du pavillon anglais au mât de son navire. Un monument à la mémoire de Bellot fut élevé en Angleterre.

Les expéditions se succédaient et rien ne faisait espérer qu'on pût jamais retrouver la trace des disparus.
Fallait-il renoncer à résoudre l'énigme ?

En 1854, une des expéditions de recherches trouva entre les mains d'une tribu d'Esquimaux des couverts d'argent marqués au chiffre de sir John; mais les Esquimaux ne purent ou ne voulurent donner d'explications sur leur provenance. Seule une vieille femme raconta qu'elle avait vu une colonne d'hommes blancs traverser la contrée, si épuisés qu'ils mouraient en marchant.

Effectivement, on finit par découvrir une quarantaine de squelettes - sans doute ceux d'une partie des hommes de l'expédition perdue. Parmi eux ne se trouvaient pas d'ossements pouvant appartenir à un homme aussi âgé que sir John. Qu'était-il devenu ? Qu'était devenu le reste de ses compagnons ?
Le gouvernement anglais, lassé de tant d'efforts infructueux et coûteux (on avait dépensé des millions de livres), arrêta tristement les recherches :
-Tout ce qu'exigeait l'honneur du pays a été fait pour retrouver sir John Franklin, déclara l'amiral Walcott devant la Chambre des Communes, en qualité de représentant de l'Amirauté. Mon opinion est que l'expédition a péri et je propose que les noms de ses membres soient rayés des listes de Sa Majesté.
L'Amérique, qui avait participé aux recherches, y mit fin de son côté.

John Franklin

Une seule personne n'avait pas renoncé : c'était lady Jane Franklin.
Elle était persuadée que les recherches avaient été dirigées trop au nord et qu'il fallait s'orienter dans une autre direction.
Bien qu'elle se fût à peu près ruinée pour subventionner les recherches, elle réunit les débris de sa fortune pour armer un nouveau navire, le Fox, dont elle confia le commandement à McClintock.
Après un premier hivernage à l'île Beechey, où il éleva un monument à la mémoire de Franklin et de ses compagnons, McClintock hiverna pour la seconde fois entre les terres de Boothia et du Prince-de-Galles, d'où il lança de petits groupes de matelots chargés d'explorer toute la région.
Par des Esquimaux rencontrés sur la terre du Roi-Guillaume, ils apprirent que l'Erebus et le Terror s'étaient brisés sur la côte durant l'hiver de 1857, mais qu'ils avaient été abandonnés par leurs équipages bien des années auparavant, étant pris dans d'infranchissables glaces.
Toujours sur les indications de la tribu esquimaude, on parvint à un camp de tentes où se trouvaient des squelettes et divers objets; entre autres, un document qui révélait l'histoire de la tragique expédition.

Expédition Franklin

Concis comme un procès-verbal, les mots de ce document évoquaient à peine cette longue épopée de vaillance et de souffrance. Mais qu'on imagine, dans les régions glacées de la sinistre mer de Baffin, ces deux navires lourdement chargés, avançant péniblement dans la tempête, mille après mille, sous les assauts du vent hurlant, giflés par la longue houle aux verts reflets, chaque jour davantage alourdie par les glaces flottantes...
Au nord d'abord - puis, lorsque les chenaux du septentrion furent entièrement pris par la banquise, au sud du détroit de Barrow - l'Erebus et le Terror labourent l'océan Glacial, aveuglés par le brouillard, noyés sous d'épaisses rafales de neige. Tout devient blanc autour d'eux, la mer et le ciel, et jusqu'au moindre cordage du navire... Tout ressemble à une troupe désolée de spectres.

La mer libre ! Trouvera-t-on jamais la mer libre ?
Au bout de chaque chenal creusé entre deux banquises, c'est un nouveau barrage de glaces. Les flancs arqués des bâtiments gémissent de toutes leurs fibres, serrés dans l'étreinte qui peut devenir mortelle.
Reculer... Reculer pendant qu'il est encore temps...
Les navires manoeuvrent à l'aveuglette, menacés à chaque instant de s'ouvrir si les glaces, entre lesquelles les voilà imprudemment avancés, se rapprochent encore un peu...

Expedition glaces

Et les mois passent, minant les forces des hommes, abattant ce fier courage qui refuse de s'avouer vaincu.
Le 11 juin 1847 - deux années entières après son départ d'Angleterre - sir John Franklin meurt d'épuisement et de maladie. Plusieurs membres de son équipage ont également péri.
Les navires sont définitivement emprisonnés par les glaces. Alors Crozier, commandant en second de l'expédition, décide de gagner le continent avec ce qui lui reste d'hommes. C'est une randonnée de 320 km à travers des champs de glace chaotiques.
Sans doute ont-ils pieusement, avant de partir, confié aux flots - en creusant un trou dans la banquise - la dépouille du chef tant aimé. Quelle tombe plus belle peut rêver un tel marin ?
Puis ils se mettent en route, charriant sur leur dos tout ce qu'ils peuvent porter de vivres et de vêtements.
Et, curieusement, ils emportent aussi l'argenterie au chiffre de sir John. Qui peut dire pourquoi ils s'en encombrèrent, alors que ce surcroît de bagages achèverait d'épuiser leurs forces ? Sans doute rêvaient-ils de pouvoir s'en servir comme monnaie d'échange avec les tribus d'Esquimaux.
Ainsi se terminait le bouleversant document, signé de James Fitzjames, nouveau capitaine de l'Erebus, et de F.R.M. Crozier, commandant du Terror :

Demain 26 (avril 1848) nous partons pour le grand fleuve aux poissons.

Ils n'y sont jamais arrivés.

C'est en 1854 que McClure, après 4 ans d'efforts et d'hivernages, réussit enfin à passer d'un océan à l'autre, découvrant ainsi le fameux passage du Nord-Ouest qui avait coûté tant de vies - et qui se révéla parfaitement impropre à la navigation.

Yvonne Girault, 15 ÉNIGMES DE L'HISTOIRE