-Un campement de bracos !

Le cri de Christophe Colomb hurlant « Terre ! » n’avait sans doute pas été plus triomphal. Nous nous précipitâmes. L’endroit semblait pourtant abandonné. L’infaillible Sogli interpréta rapidement tous les indices. Le campement avait en réalité été transféré auprès du point de chute d’un gros gibier. Une heure au pas de course nous permit de tomber pile dessus. L’investissement fut immédiat et l’assaut donné en douceur sans le moindre échange de coups. Butin : 6 braconniers instantanément enchaînés et transformés en porteurs, une demie tonne de viande en partie boucanée, deux lampes frontales, un chargement de farine, un lot d’arcs et de flèches empoisonnées et une demi-douzaine de fusils.

Il s’agissait de pétoires de fabrication locale faites d’un tube d’acier grossièrement monté sur une crosse. Elles se chargeaient par la gueule de poudre et de boulons. Matta affirmait qu’elle faisait autant de victimes parmi les braconniers que parmi le gibier. Un sinistre trophée se cachait ce jour-là sous un amas de branchages, à quelques dizaines de mètres. C’était la dépouille d’un éléphant mâle d’une trentaine d’années, armé de défenses qui devaient au moins peser 50 kg chacune. La vision de ce joyau foudroyé nous fit si mal que nous ne pûmes retenir nos larmes. Je lus de la rage dans le regard fiévreux du député des éléphants, et une détermination encore plus farouche de mettre fin à ce génocide animal. C’était une guerre à mort qu’il lui fallait livrer. Une guerre sainte digne de l’amour de l’Afrique qui brûlait en lui.

Député éléphants 5

Après une nuit de cauchemar à lutter contre les moustiques et la tornade qui malmenait les deux vieilles tentes rapiécées que M. le Conservateur des chasses refusait de remplacer, nous étions à nouveau sur le sentier de cette guerre. En l’espace de deux heures, 4 campements furent incendiés et 20 Lobis capturés avec un butin considérable. Les braconniers s’enfuyaient de tous côtés à l’appel du tam-tam les alertant de notre présence.

Avec pour toute nourriture 4 morceaux de sucre et 3 comprimés de quinine et d’aspirine dans l’estomac, nous prîmes enfin le chemin du retour. 45 km dans la boue et le brouillard, sous les rafales tropicales, à travers des marécages grouillant de sangsues, une jungle pleine de serpents, de scorpions, de tarentules velues comme des singes. Malgré les barrissements sauvages de ses éléphants et les rugissements de ses lions, l’Afrique paradisiaque du Kongo Massa me parut ce jour-là plutôt proche de l’enfer.

Matta triomphait. Le résultat de notre expédition atteignait des records : 11 campements détruits, 21 prisonniers, 12 fusils, 6 lots d’armes blanches, 8 lampes frontales, 2 paires de défenses en ivoire et 3 930 kg de viande. Cependant, le plus optimiste bulletin de victoire ne pouvait cacher l’angoissante réalité.

-Les éléphants vont avoir la paix pendant quelque temps, soupira le Kongo Massa en m’accompagnant au taxi qui devait me ramener à Abidjan, mais pour combien de temps ? Plus d’opérations possibles avant un mois : ma caisse est vide.

Alors que nous nous serrions fraternellement la main, il ajouta à mi-voix :
-Je suis décidé à prendre tous les risques pour alerter l’opinion mondiale.

Ces mots sibyllins furent les derniers que m’adressa mon ami le député des éléphants.

Raphaël Matta expédia ce soir-là un nouveau rapport à la direction des Eaux et Forêts d’Abidjan. La mort dans l’âme, il y demandait que soient soustraits de son inventaire dressé deux années plus tôt 40 éléphants, 150 hippopotames et 5 000 bovidés sauvages dont les chairs sanguinolentes avaient boucané sur les claies de bois des clairières de sa réserve. C’était le quart de l’effectif minutieusement recensé à son arrivée. Ces chiffres prouvaient qu’en dépit de son acharnement il était en train de perdre la bataille.