Des arcs et des flèches empoisonnées pour abattre le Kongo Massa

Quelques semaines après ma visite, la Côte-d’Ivoire entra en campagne électorale. Matta m’écrivit qu’il avait reçu l’ordre de ses chefs de cesser toute activité professionnelle et de fermer les yeux sur les actes de pillage qui se déroulaient dans sa réserve. Prenant le contre-pied de ces instructions, il organisa, dans une atmosphère de guérilla, des opérations de contre-braconnage dont l’ampleur et le bilan semèrent l’effroi jusque dans l’entourage du gouverneur. « Vous n’avez pas le droit de faire courir à votre personnel de tels risques », lui télégraphia le directeur du service des Eaux et Forêts. Devant sa case, Matta trouva des tracts invitant les électeurs à voter pour la liste du cacao parce qu’elle « fera sauter la réserve ». D’autres proclamaient : « On vous a volé votre terre, vengez-vous sur les gardes en interceptant leurs camions de ravitaillement ».

Bientôt, les enfants de Raphaël furent privés d’aliments frais et de lait envoyés d’Abidjan. Pendant ce temps, les braconniers arrêtés se voyaient condamnés à des peines dérisoires et leurs armes, vendues aux enchères publiques, étaient rachetées par d’autres chasseurs. Matta essaya de rendre coup pour coup. Un administrateur en chef établissait-il un rapport virulent contre la réserve ? Il contre-attaquait publiquement. « J’ai surpris le signataire de ce rapport en flagrant délit de chasse à l’intérieur de la zone protégée. » De la poste de Bouna partaient presque chaque jour des lettres adressées à tous ceux, de par le monde, pour qui l’assassinat d’une grue couronnée ou d’un éléphant sauvage était un crime irréparable. Appels suppliants, désespérés, pour que naisse enfin une autorité internationale décidée à sauver ce qui pouvait l’être encore, une sorte de parlement mondial pour la protection de la nature. Mais aux cris d’alarme ne répondaient que de bonnes paroles et des télégrammes d’encouragement.

Dans la brousse, le massacre des éléphants continuait. Christiane Matta, la petite Martine et son frère Germinal, les lézards qui se cachaient dans la paille du toit de la case, ainsi que les dizaines d’éphémères qui tourbillonnaient autour de la lampe à huile, étaient les témoins quotidiens du désespoir de Raphaël. Il ne cachait pas ses larmes devant l’incompréhension des hommes. Ce désespoir le pousserait à prendre bientôt la décision la plus dramatique de sa vie. Puisqu’on lui refusait les pleins pouvoirs qu’il avait demandés pour garantir la survie de ses éléphants, il irait les rejoindre dans la brousse pour les défendre les armes à la main. Il s’enfoncerait dans le maquis comme le Morel des Racines du ciel. Dans un ultimatum à son directeur du service des Eaux et Forêts, il écrivit : « Tout le monde sait qu’il n’est plus possible aujourd’hui de m’expulser de Bouna sans recourir aux baïonnettes et que les conséquences d’un tel acte seraient imprévisibles. Je suis tout-puissant parce que ma foi soulève des montagnes et parce que je suis honnête. La réserve, c’est moi. Malheur à ceux qui essaieront de me barrer la route. »

Les dés étaient jetés : il allait s’installer au cœur même de la réserve, la nettoyer des braconniers, incendier leurs repaires, les villages où se fabriquaient les armes, où se recrutaient les porteurs, briser un à un les maillons de la chaîne du trafic de viande et d’ivoire. Peut-être serait-il abattu, arrêté, jeté en prison. Qu’importe ! Sa rébellion au nom des animaux obtiendrait l’audience qu’il souhaitait, la tribune qui lui faisait défaut. En tant pis si cette tribune devait être le banc des accusés d’une cour d’Assises. Le dossier de sa défense était prêt. Fruit de 5 années de luttes, d’humiliations, d’échecs, de scandales divers, celui-ci comptait plus de 250 pages explosives. Par calcul, ou peut-être tout simplement par légèreté, Matta fit taper ce rapport par la propre épouse du commandant français de la subdivision locale. Elle seule possédait une machine à écrire assez puissante pour frapper plusieurs exemplaires à la fois. Cette imprudence scellerait prématurément le destin du saint François des éléphants. Car les autorités n’allaient rien ignorer de l’extravagant projet qu’il avait mis en route.

Je reçus, en même temps que ses plus proches amis, une lettre annonçant l’imminence de son coup d’éclat :
« J’ai caché dans la brousse deux camions bourrés de vivres, d’armes et de munitions, nous déclarait-il. Des volontaires sont venus se mettre à ma disposition pour défendre les éléphants les armes à la main, quelles qu’en soient les conséquences. »

Raphael Matta

Quelques jours après le Nouvel An, une bagarre éclata entre les Lobis d’un village situé en bordure de la réserve et des commerçants d’une autre ethnie, les Dioulas. L’incident s’était produit dans un contexte particulièrement explosif. Les Lobis de la région étaient en effet en pleine effervescence. Ils célébraient depuis deux mois le dyoro, la grande cérémonie initiatique qui revient tous les 7 ans au calendrier de leur tribu. Autrefois, pour passer officiellement à l’âge adulte, chaque jeune Lobi devait faire la démonstration de sa virilité et de son courage en tuant un homme. La colonisation française avait mis fin à cette coutume. Aujourd’hui, les jeunes Lobis se contentaient d’abattre un animal dans la réserve. Mais, chaque soir à la veillée, ils se rassemblaient autour des anciens pour écouter leurs récits des temps légendaires où chacun gagnait ses galons d’homme en massacrant à coups de flèches le représentant d’une tribu rivale.

Pendant toute la période du dyoro qui durait trois mois, le pays lobi était un no man’s land où il était dangereux de se hasarder. Rites et cérémonies s’y déroulaient en secret. Garçons et filles étaient conduits par les anciens jusqu’au bord de la Comoé, le fleuve-dieu, pour une période de méditation de 8 jours au terme de laquelle ils changeaient d’état-civil. Une touffe de leurs cheveux, symbolisant leur identité d’enfant, était enterrée dans la vase de la rivière. Le sorcier leur attribuait un nouveau nom. Les jeunes initiés regagnaient alors leur village en chantant des cantiques et en tirant des flèches sur tous les membres d’autres tribus rencontrés en chemin.

Mais aucun interdit ne pouvait empêcher les commerçants dioulas d’aller vendre leur marchandise, fût-ce au risque de récolter une cuisante correction. Sachant les Lobis amateurs de lunettes de soleil, de colliers en perles de verre, et de vieux uniformes militaires, plusieurs d’entre eux avaient enfreint les tabous du dyoro et pénétré chez leurs voisins. La punition que leur valut leur audace excéda la violence habituelle. Ils allèrent se plaindre au chef de canton indigène, lequel s’adressa à l’administrateur français responsable de la subdivision. Ce dernier convoqua Raphaël Matta. Avait-il soudain entrevu l’occasion de se débarrasser de l’auteur du rapport explosif tapé à la machine par son épouse ? Bien qu’une telle mission sortît de ses attributions, Matta fut chargé d’aller au village de Timba Ouré régler le différend entre Dioulas et Lobis. L’administrateur ne pouvait ignorer à quels dangers il exposait son compatriote, les Lobis ayant maintes fois menacé de régler son compte au « sorcier blanc » qui les pourchassait depuis 5 ans.

Accompagné de son fidèle Sogli et de quelques garde-chasses dioulas, Raphaël se présenta devant les premières soukhalas en boue séchée du village de Timba Ouré. Aussitôt, les guerriers lobis, armés d’arcs et de casse-tête, le carquois plein de flèches empoisonnées à l’épaule, encerclèrent les intrus. En quelques mots traduits par Sogli, Raphaël exhorta les farouches guerriers à cesser leurs attaques contre les commerçants dioulas. Puis, avec sa témérité habituelle, il osa leur demander de déposer leurs arcs et leurs flèches à leurs pieds en signe de réconciliation avec leurs voisins. La requête paraissait folle. L’arc est la possession la plus sacrée du chasseur lobi, l’attribut de sa virilité, la marque de son identité. Il est décoré et colorié différemment selon le clan, l’âge et la position hiérarchique de son propriétaire au sein de la tribu. Qu’il l’utilise pour abattre un rat à longue queue ou un éléphant de 6 tonnes, ou pour pêcher à l’aveuglette dans l’eau boueuse des marigots, le Lobi ne se sépare jamais de son arc. La mort elle-même ne fait que rendre plus étroite sa communion avec lui. Pendant les trois jours que dure l’exposition de sa dépouille, son arc reste attaché au corps du Lobi.

Cette association mystique, à laquelle même la mort ne pouvait mettre un terme, Raphaël Matta allait réussir à la briser. Impressionnés par l’exhortation du petit homme blanc, les Lobis obtempérèrent. Ils déposèrent leurs armes à leurs pieds. Mais Raphaël n’eut pas le temps de savourer sa victoire. Au lieu de se tenir tranquilles, ses gardes dioulas se précipitèrent sur ces arcs et ces flèches pour s’en emparer, un sacrilège dont les Lobis rendirent immédiatement le Français responsable.
-Le Kongo Massa nous a trahis ! hurla l’un d’eux. Il donne nos armes aux Dioulas !
Tous se ruèrent alors sur l’homme blanc. Sogli vit son chef pointer en l’air sa carabine 5.5 et l’entendit crier :
-Première sommation ! Deuxième sommation !

Pour le meilleur pisteur d’Afrique, ces formalités étaient bien inutiles. Les Lobis étaient des sauvages. Ils ne se souciaient pas des sommations. Il fallait s’enfuir au plus vite. Sogli entraîna son chef dans une retraite précipitée, mais tous deux s’égarèrent en cherchant le sentier par lequel ils étaient arrivés. Pressés par leurs assaillants qui arrivaient de tous côtés, ils sautèrent dans un marigot et tentèrent de gagner l’autre rive. Les Lobis, qui avaient récupéré leurs armes, arrosèrent les fuyards d’une pluie de flèches. Six d’entre elles atteignirent Raphaël, une dans le dos qui pénétra jusqu’au poumon, une au bras, une dans la cuisse, et trois dans les fesses. Le Français s’écroula. Les Lobis bondirent sur lui et lui assenèrent plusieurs coups de casse-tête. L’un d’eux s’acharna même avec une hache. Mais le poison des flèches avait déjà fait son œuvre. On était en janvier, quelques semaines seulement après la récolte de la plante vénéneuse dont les Lobis enduisaient leurs flèches et qui était toujours mortelle lorsqu’elle était fraîche. Le roi de la brousse avait rejoint le paradis des éléphants.