Nous voyons donc les amazones "européennes" ou "proche-européennes" cantonnées essentiellement dans deux régions : au Sud-Est, près du Pont-Euxin et dans la mer Égée, puis au Nord dans les parages de la Baltique. Mais il existe des traditions exactement semblables, en tout cas très proches parentes, hors d'Europe, dans des régions qui ont toujours ignoré les mythes de la Grèce antique, ainsi en Extrême-Orient, sur toute la bordure occidentale du Pacifique, de Sumatra au Japon. Nous lisons dans le Livre des Merveilles, ouvrage arabe de la fin du IXe siècle ou du commencement du Xe siècle : "À la limite de la mer de Chine, il existe une île dont on raconte qu'elle n'est peuplée que de femmes. Le vent les féconde et elles ne mettent au monde que des filles. On dit aussi que c'est en mangeant les fruits d'un certain arbre qu'elles deviennent enceintes. Elles se nourrissent d'or qui pousse dans les tiges creuses de plantes semblables aux bambous."

Ce n'est pas là un récit fantaisiste, sorti de l'imagination d'un conteur arabe, mais bien une authentique tradition extrême-orientale qui a été retrouvée en Chine et en Malaisie. Les Malais parlent d'une île, du nom d'Engano, située près de Sumatra et peuplée d'amazones, celle-là même sans doute que Pigafetta, compagnon et chroniqueur de Magellan, évoque dans ses récits.
Un bouddhiste chinois du début du Moyen Âge, Hui-Sen, signale l'existence d'une île à amazones située "à mille lis à l'est de Fousang". Fousang est une terre de l'océan Pacifique, sans doute une grande île japonaise. Mille lis équivalent à 500 km environ, mais ce n'est là qu'un chiffre approximatif qui signifie simplement : très loin à l'est. Autrement dit : l'île en question est située quelque part en plein océan Pacifique.

Les auteurs chinois qui eurent connaissance des littératures non asiatiques mentionnent l'existence d'amazones ailleurs qu'en Extrême-Orient. L'un des plus grands voyageurs chinois du Moyen Âge, Huan-Tsang, qui, pendant 16 ans (629-645), parcourut l'Asie centrale jusqu'aux confins de l'Inde, signale même une île à amazones dans les eaux européennes, au sud-ouest de Byzance. "Sur une île au sud-ouest du royaume de Folin (Folin, c'est-à-dire "polis", en grec : "ville", la ville par excellence : Byzance) s'étend l'empire des femmes de l'Occident. On n'y rencontre que des femmes et pas un seul homme. Ce pays renferme de grandes quantités d'objets rares et précieux qui sont vendus au royaume de Folin. En échange, le roi de Folin leur renvoie chaque année des hommes avec qui elles s'accouplent. Mais si elles mettent des garçons au monde, la loi du pays leur interdit de les élever."

Impossible de savoir, même approximativement, à quoi fait allusion le récit de Huan-Tsang. Est-ce pure fable ou bien notre voyageur a-t-il entendu quelque bribe d'une tradition grecque ? Au sud-ouest de Byzance, il y a bien l'île de Lemnos où les Argonautes ont aussi aperçu des amazones... En fait, le problème reste entier. Le récit de Huan-Tsang n'est plus pour nous qu'une curiosité, sans plus.

Hors l'Europe et l'Asie Mineure, c'est l'océan Indien qui fait prime en matière d'amazones. Une île peuplée d'amazones aurait été située quelque part entre l'Inde et les côtes orientales de l'Afrique. Le premier à nous en parler, et le plus copieusement, n'est autre que le célèbre Marco Polo : dans sa description du littoral indien, le Vénitien mentionne, sans préciser autrement, un royaume de Khesmakoram à propos duquel il ajoute : "Loin de Khesmakoram, à environ 500 milles plus au sud, en plein océan, existent deux îles distantes l'une de l'autre de 30 milles. Sur l'une n'habitent que des hommes sans femmes, c'est l'île des Hommes; sur l'autre, rien que des femmes sans hommes, c'est pourquoi elle s'appelle l'île des Femmes.

Les habitants de ces deux îles sont de la même race. Ils sont chrétiens. Les hommes se rendent dans l'île des Femmes et y demeurent trois mois, mars, avril et mai, chaque homme demeurant avec sa femme dans une habitation particulière. Ils retournent ensuite dans l'île des Hommes où, le reste de l'année, ils vivent sans femmes. Les femmes gardent les fils jusqu'à l'âge de 12 ans, après quoi ils sont renvoyés chez leurs pères. Par contre, elles gardent les filles avec elles jusqu'à ce qu'elles soient nubiles et les marient ensuite aux hommes de l'autre île." Frère Jordan, un missionnaire dominicain du XIVe siècle, qui évangélisa le littoral indien, évoque pareillement l'île des Hommes et celle des Femmes.

Océan Indien

L'existence de ces deux îles de l'océan Indien nous est encore signalée dans d'autres textes, très différents les uns des autres, si bien qu'il est difficile de mettre en doute leur réalité. Une géographie allemande de l'océan Indien, il est vrai assez fantaisiste et sans grande valeur scientifique, rédigée en vers, signale au XIIIe siècle cette île des Femmes en plein océan. Mais il y a ce récit surprenant qui accompagne la carte de Fra Mauro (1457 ou 1458) et où se trouve rapportée une expédition de voyageurs arabes en 1420. Cette expédition atteignit le cap de Bonne-Espérance et poussa très loin dans l'Atlantique Sud. Les deux îles s'y trouvent mentionnées quoique brièvement : "Un bateau servant d'habitude aux relations avec l'Inde partit en l'an du Seigneur 1420 pour effectuer un voyage dans la mer Indienne : il dépassa les îles des Hommes et des Femmes ainsi que le cap Diab (Bonne-Espérance), etc."

S'agit-il de Socotora et des îlots voisins près d'Aden ? On l'a cru souvent. Mais le voyageur italien Nicolo Conti, qui circula sans interruption de 1419 à 1444 et visita personnellement toutes les régions alors connues de l'océan Indien, différencie expressément Socotora des deux îles précitées : "Je passais, dit-il, deux mois sur l'île Sechutera (Socotora) qui est située à 100 milles à l'ouest du continent... Non loin d'elle, à moins de 5 milles, se trouvent deux autres îles distantes l'une de l'autre de 100 milles. L'une n'est habitée que par des hommes et l'autre que par des femmes.

Cette précision inéquivoque nous permet d'écarter Socotora. Mais les îles Kourian et Mourian, où Pauthier voudrait placer les îles à amazones, n'entrent pas davantage en ligne de compte, car elles sont situées bien plus loin de Socotora que ne l'indique le texte de Conti. L'interprétation de l'atlas vénitien de Coronolli (1696) paraît la plus vraisemblable : l'île des Hommes et celle des Femmes seraient deux petites îles dans les parages du cap Guardafui, peut-être les îles Abdul-Kuri. Mais une identification précise importe peu. Par contre, à la lumière des citations précédentes, on ne saurait guère douter de l'existence, entre les XIIIe et XVe siècles, de ces deux îles, des Hommes et des Femmes, dans les parages de Socotora.

Des îles à amazones, il y en eut enfin, selon la tradition, dans une autre région du monde : l'océan Atlantique jusque près des côtes américaines. Il est significatif que Christophe Colomb, lors de son premier voyage d'Amérique, mentionne à deux reprises dans son journal de bord, les 13 et 15 janvier 1493, l'existence probable d'îles à amazones aux environs du Nouveau Monde. Lors de son deuxième voyage, les Amérindiens lui parlèrent d'une île Matutino où n'habiteraient que des femmes et qu'on peut sans doute identifier avec la Martinique ou avec Sainte-Lucie.

L'existence d'une Insula puellarum dans l'Atlantique a toute une histoire. J'ai démontré dans un ouvrage précédent que les îles fantaisistes signalées par les anciennes cartes marines ont pour origine une vieille légende celtique d'origine irlandaise. Selon cette tradition, il y aurait eu en plein océan une grande île exclusivement peuplée de jeunes et belles personnes et que les Irlandais appelaient tantôt Tir-na-m-Ingen (île des Vierges), tantôt Tir-na-m-Ban (îles des Femmes) ou encore O'Brazil (île des Bienheureux). Cette légende induisit en erreur le Catalan Dulcert qui fit figurer une "île des Vierges" dans sa carte de 1339; d'autres cartes la reprirent par la suite et Colomb les eut peut-être sous les yeux. Car il parle d'une Île des Onze Mille Vierges, ce qui est une réminiscence de l'hagiographie des débuts du christianisme. Une carte datant de 1500, conservée à la Bibliothèque de Munich, mentionne cette "Île des Onze Mille Vierges" dans la mer des Antilles. Les îles Vierges, qui aujourd'hui font partie des Antilles, doivent certainement leur nom à cette vieille légende irlandaise. Et il est très vraisemblable que l'île dite des Diablesses, mentionnée vers 1150 par le géographe arabe Édrisi, n'ait elle-même pas d'autre origine.

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Ibid.