Trois jours plus tard, le corps de Raphaël Matta fut porté en terre au bord de la rivière Comoé, à l’endroit même où il avait coutume de se baigner avec ses enfants au milieu des animaux de la savane. Sur la stèle que sa femme avait fait tailler étaient gravés les mots de l’épitaphe trouvée dans son portefeuille le jour de sa mort. Des années plus tôt, seul au cœur de sa brousse, il avait écrit :

« Bel éléphant sauvage, accepte du plus fidèle de tes amis les vœux les plus ardents de quiétude et de prospérité pour toi-même, pour tes rejetons, pour tous ceux de ta magnifique race. Et qu’importe si mon sang arrose un jour pour ta gloire la prestigieuse terre d’Afrique. Tu en vaux la peine. »

Le procès des 12 guerriers lobis accusés du meurtre du député des éléphants eut lieu 14 mois après cette tragédie, dans l’enceinte de la cour d’Assises du palais de justice d’Abidjan. Le plus jeune avait 16 ans. Ils avaient tous été désignés par le chef de leur village pour se livrer à la police et répondre d’un crime qui était celui de toute leur tribu.

Assise au premier rang, Christiane Matta vêtue de noir écouta avec une dignité douloureuse le récit du martyre de Raphaël. Posées sur une table devant elle, se trouvaient les armes d’un autre âge qui lui avaient pris son mari : des flèches empoisonnées, tordues, encore tachées de sang et recouvertes de lambeaux de sa chemise ; le casse-tête en bec d’aigle qui lui avait fracassé le crâne ; la hache de silex qui lui avait ouvert la poitrine. Elle avait prié son avocat de déclarer au tribunal que Raphaël Matta se serait présenté sans haine devant ses agresseurs. Les 4 jurés africains qui siégeaient aux côtés des 3 magistrats européens s’efforcèrent de faire la part des coutumes, des rites séculaires, des superstitions à l’origine de ce drame. Bien que le procureur européen n’ait requis qu’une seule peine de mort, les jurés africains lui en accordèrent deux. Les deux condamnés accueillirent la sentence avec le sourire. Ils savaient que, par leur mort, ils deviendraient aux yeux des membres de leur tribu des héros plus grands que le Kongo Massa, leur victime. Après 3 ans de détention, ils furent graciés par le président de la Côte-d’Ivoire.

trafic d'ivoire

Les grands absents du procès d’Abidjan furent ceux pour qui Raphaël Matta avait donné sa vie : les éléphants. J'ai honte de le dire, mais ni moi ni aucun de ses amis et admirateurs ne sommes allés parler en leur nom. Les craintes de Matta devaient pourtant se révéler tristement exactes. Après sa mort, les braconniers et les chasseurs du dimanche revinrent en masse dans sa réserve. Les troupeaux qu’il s’apprêtait à défendre à la pointe de sa carabine furent décimés par les trafiquants d’ivoire. Le problème n’était pas propre à la Côte-d’Ivoire, il s’étendait à toute l’Afrique. Entre 1979 et 1989, plus de 700 000 éléphants furent abattus. Au cours de l’année 1985, le Japon à lui seul acheta 475 tonnes d’ivoire.

Raphaël Matta n’est cependant pas mort en vain. En 1977, la Convention de Washington sur le commerce international des espèces de la faune et de la flore sauvages menacées d’extinction inscrivit les éléphants sur la liste des espèces protégées. 102 pays ratifièrent cette décision. Malheureusement, celle-ci ne fut pas strictement appliquée dans les pays qui étaient les plus concernés. Des permis de port d’armes achetés en fraude et le braconnage continuèrent de favoriser l’exportation de l’or blanc. Il fallut attendre le 17 octobre 1989, soit 30 ans après le sacrifice de Raphaël Matta, pour que le commerce de l’ivoire soit définitivement interdit. La chasse et l’abattage furent règlementés. La plupart des pays d’Europe, les États-Unis et le Japon cessèrent leurs achats d’ivoire.

Cette décision permit d’enrayer le déclin du nombre des pachydermes, passé d’environ 2 millions et demi à moins de 600 000 têtes au cours des 20 années précédentes. Depuis, le nombre des éléphants s’est stabilisé. Mais la dernière Convention sur le commerce international des espèces menacées (CITES), tenue en juin 1997 à Harare, capitale du Zimbabwe, porta un coup nouveau à la cause des éléphants. Au terme de 10 jours de débats houleux, la Convention vota une levée partielle de l’interdiction du commerce de l’ivoire. Bien qu’assortie de certaines conditions, cette remise en cause de l’embargo est une cuisante défaite pour les défenseurs des animaux.

« Alors que la fermeture du commerce est encore récente, la décision prise n’aura pas permis de reconstituer les populations d’éléphants largement braconnées dans le passé pour l’ivoire, déplora le ministre français de l’Environnement. Le vote qui vient d’avoir lieu est le signal de la reprise du trafic de l’ivoire dans toute l’Afrique. »

En réalité, ce trafic n’avait jamais totalement cessé. Il a toujours existé un marché clandestin de l’or blanc. Chaque année, dans la seule région des 6 pays d’Afrique centrale participant au projet de l’Écosystème forestier, plus de 1 000 éléphants sont abattus par des braconniers.

« Le braconnage a pris des proportions alarmantes au Gabon, au Cameroun et en Centrafrique », déclarait en novembre 1996 un responsable du projet, ajoutant qu’au Congo la situation était catastrophique.

La disparition des éléphants n’est, hélas, qu’une des innombrables tragédies animales qui menacent aujourd’hui la planète. D’après les dernières estimations, 5 205 espèces connues risquent de disparaître avant l’an 2050. Elles représentent 25 % des mammifères du monde, 11 % des oiseaux, 20 % des reptiles, 24 % des amphibiens, et 34 % des poissons…

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Dominique Lapierre écrivait ces lignes en 1997. 

Malheureusement, aujourd'hui, ces chiffres sont très en deçà de la réalité...