Nous constatons que les sources de cette croyance à peu près générale aux amazones sont très diverses, souvent indépendantes les unes des autres. La tradition irlandaise de l'île Brazil, purement imaginaire, tendrait en somme à nous faire croire qu'il ne s'agit jamais que d'une fiction, d'une légende populaire née des mirages qui font souvent surgir des îles fantômes au large de l'Irlande. L'Irlande n'est d'ailleurs pas la seule région du globe où les mirages sont monnaie courante : des îles fantômes ont existé, si l'on peut dire, un peu partout. Sous certaines conditions atmosphériques, les côtes allemandes connaissent aussi ces apparitions de terres irréelles dans le lointain. C'est ainsi que du 17 au 20 septembre 1939, à partir de l'île Nordstrand, on put en apercevoir qui se détachaient admirablement sur la mer. Il est naturel que la littérature populaire et la superstition en aient fait leurs choux gras, dotant ces îles de toutes les beautés du paradis et les réservant à l'usage exclusif de "bienheureux".

Les Celtes d'Irlande, fort portés sur les plaisirs des sens, peuplèrent volontiers ces îles fabuleuses d'innombrables jeunes femmes prêtes à l'amour : leur "île des Vierges", analogue au Vénusberg wagnérien, réservait à tout être humain qui avait réussi à y aborder une existence faite de plaisirs perpétuels. Si Plutarque a cru pouvoir placer à 5 jours de voyage des côtes occidentales de l'Angleterre la célèbre Ogygie de l'Odyssée, domaine de la nymphe Calypso, c'est à cause des traditions celtiques relatives à cette île privilégiée en plein océan. Mais l'horizon des géographes s'élargit peu à peu au cours des siècles et force fut bien de constater qu'il n'y avait pas d'île peuplée de jeunes femmes, au large de l'Irlande : cette fameuse île fut alors simplement repoussée plus loin vers l'ouest. Elle devint l'île Brazil et figura sur toutes les cartes marines des XIVe et XVe siècles. Bien entendu, elle demeura introuvable et bientôt tout ce qui en resta fut les îles Vierges des Antilles et le Brésil, soit deux simples noms géographiques.

Fleuve Amazone

Très différente est l'origine des amazones "nordiques". Il semble là que la légende ait puisé à plusieurs sources différentes. Müllenhof semble en avoir dégagé une importante, en l'occurence une simple confusion de mots. Voilà qui étonne à première vue, mais on est ébranlé si l'on songe que le nom même de l'Amazone, le grand fleuve sud-américain, est né d'une confusion semblable. Orellana, qui fut le premier Blanc à explorer le cours supérieur de l'Amazone, entendit les Amérindiens prononcer le mot "amassonas" (destructeur de bateaux) en désignant le fleuve. La ressemblance avec "amazone" lui donna des idées et le pas fut vite franchi par son imagination : il y avait peut-être dans cette région de véritables et authentiques amazones ! Et voilà comment naissent les fables et... les noms géographiques !

Eh bien, l'origine des amazones de la Baltique ne serait guère différente, si l'on en croit Müllenhof. Les Finnois appelaient leur pays : "kainulaiset", ce qui signifie "pays bas et sans relief". Or le mot gothique "qino" et le nordique "kona" signifient l'un et l'autre "femme" ou "reine", et des composés tels que "Cvênland", "terre" ou "royaume des femmes", en ont été formés par la suite. D'autre part, Tacite mentionne dans sa "Germanie" la tribu des Sitons comme étant soumise au "sceptre d'une femme". Müllenhof était convaincu que le passage de Tacite visait la légende d'un "Cvêna land" et que tous les récits mentionnant une "terre des femmes" en Europe du nord provenaient en fin de compte d'une mauvaise traduction germanique du mot finnois. Le nom de "Cvêna land" serait le pendant exact de notre actuel Queensland et l'affirmation de Tacite au sujet d'une tribu germanique gouvernée par une femme en descendrait tout droit. Chez Paul Diacre, le Cvênaland est déjà devenu tout un peuple de femmes, et cette histoire prit enfin sa forme définitive chez Adam de Brême, Ibn Yacoub, etc. Il est encore fait mention du "Kvänland" dans la description des pays du nord de l'Europe que le roi Alfred le Grand ajouta en 890 à sa traduction des ouvrages d'Orose, en se fondant sur les récits du Norvégien Ottar, car Orose, hormis le pays de Thulé, ignore tout des régions nordiques de l'Europe.

La théorie de Müllenhof n'est peut-être pas exhaustive, car des textes arabes laissent entendre que d'autres éléments ont pu jouer que nous ne connaissons pas.

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Ibid.