À mon sens, la meilleure explication des légendes anciennes et modernes sur les amazones est d'essence ethnographique : ça et là sur le globe et surtout dans les archipels, la séparation radicale des sexes a été pratiquée autrefois, l'union n'était permise qu'à de longs intervalles et seulement à certaines époques de l'année en dehors desquelles tout rapport était sévèrement interdit. Cette coutume était motivée par la pauvreté naturelle de ces pays : partout où un territoire limité dans sa surface et sa fertilité ne pouvait produire de nourriture que pour un chiffre donné de population, cette forme de malthusianisme a dû naître spontanément. Cette coutume de la séparation des sexes a naturellement été observée dans les îles ou archipels de taille moyenne les plus éloignés des continents. Non loin des îles de femmes, il y avait presque toujours des îles d'hommes et, de fait, les auteurs anciens qui nous ont signalé l'existence des amazones ont souvent ajouté qu'il existait dans leur voisinage des îles "masculines".

Mais ces phénomènes malthusiens eurent lieu aussi sur des continents. Palladius nous rapporte que, quelque part près du Gange, les hommes et les femmes d'une tribu vivaient séparés les uns des autres par le fleuve : les sexes n'avaient le droit de s'unir que pendant 40 jours par an. Une telle coutume fut peut-être observée dans les temps préhistoriques sur les bords du Thermodon en Asie Mineure, d'où la légende des amazones qui hantaient, disait-on, ces lieux.

Cependant, presque toutes les traditions relatives aux amazones ont une île pour cadre. Il est donc presque certain que leur point de départ ait été des pratiques malthusiennes destinées à éviter une surpopulation locale. Ces coutumes avaient principalement cours dans le Pacifique, d'où les îles à amazones signalées en mer de Chine et du Japon ou dans l'archipel de la Sonde. C'est d'ailleurs dans le Pacifique que la coutume de la séparation des sexes a dû subsister le plus longtemps, sans qu'on sache exactement jusqu'à quelle époque, peut-être récente, quelques dizaines d'années tout au plus. Les indigènes des îles Trobriand, à l'est de la Nouvelle-Guinée, affirment aujourd'hui encore (en 1957) l'existence d'une île Kaytalugi quelque part au nord et qui, autrefois, n'aurait été peuplée que de femmes :

L'anthropologue Bronislaw Malinowski en 1918

"L'étrange pays de Kaytalugi n'est peuplé que de femmes extrêmement ardentes, dont les excès épuisent à mort les hommes qui, d'aventure, abordent à leur île." Ma théorie ethnographique, qui vaut peut-être aussi pour les traditions antiques, se voit en quelque sorte confirmée par un fait historique que je tiens du professeur Behrmann. Le rassemblement d'individus de sexe féminin dans des "réserves" a pu être effectivement un réflexe d'autodéfense contre la surpopulation et la faim : quand les Hollandais s'installèrent aux Moluques, ils estimèrent que le meilleur moyen d'obtenir l'extinction progressive des populations indigènes sans effusion de sang était de séparer de force les sexes sur des îles différentes.

Bien que l'origine de la tradition nordique puisse s'expliquer, ainsi qu'on l'a vu, par un simple contresens, la séparation des sexes sur des îles différentes a pu être pratiquée aussi bien en Europe septentrionale. On ne sait pas où exactement, mais certains auteurs arabes s'expriment sur ce point de façon catégorique. Ibn-al-Bahloul cite au Xe siècle deux îles de la mer du Nord, dont l'une ne serait peuplée que de femmes et l'autre d'hommes. Édrisi, dont nous avons déjà cité les textes sur les amazones nordiques, ajoute à ce sujet : "L'île occidentale ne contient que des hommes, et aucune femme n'y demeure. L'autre n'est peuplée que de femmes et pas un seul homme n'y séjourne. Chaque année, au printemps, les hommes gagnent en bateau l'autre île où ils vivent avec les femmes durant un mois environ, puis ils retournent dans leur île et y restent jusqu'à l'année suivante, où ils reviennent près de leurs femmes, et ainsi de suite." Ibn Saïd reprend la même version, précisant que les deux îles sont distantes l'une de l'autre de 10 milles et que les mères gardent les garçons jusqu'à leur puberté, après quoi ceux-ci émigrent dans l'île des hommes.

Même les traditions irlandaises, pourtant de toutes les plus nourries d'imagination pure, ne sont pas sans exprimer de vagues réminiscences de cette séparation artificielle des sexes. Zimmer, spécialiste de l'antiquité celtique, cite des traditions irlandaises, où il est question de "pays masculins" voisins du merveilleux "pays des jeunes femmes".

Selon Humboldt, "les amazones ont inspiré toute une littérature qui a fleuri sous tous les cieux et qui appartient au petit nombre d'idées et de rêves où l'imagination poétique et religieuse de toutes les races humaines s'est complu de tout temps". Voilà qui, à mon sens, est un peu vite dit. Les amazones n'ont pas "fleuri sous tous les cieux", mais seulement dans des régions bien précises du globe, fort éloignées les unes des autres. De même, il ne s'agit pas exclusivement de "rêves" et d'"imagination" poétique et religieuse". On a trop souvent sous-estimé le bien-fondé des anciennes légendes. J'estime que, dans la plupart des cas, des faits réels, exactement observés, leur ont servi de point de départ. La fantaisie n'est venue qu'après, brodant ses folles arabesques autour du noyau de vérité. Les amazones en sont un exemple : les taxer de pures fables serait abusif. Elles n'appartiennent pas à la seule mythologie, en dépit du mystère qui les entoure. Car, si l'on fait appel à l'ethnographie, le problème soulevé par les amazones revêt un aspect positif, sans doute très proche de la vérité.

Ibid.