Louis Pauwels : Ces histoires sont extrêmement troublantes... D'où les tenez-vous ?

Guy Breton : Pour la plupart, du centre de parapsychologie de l'université de Rajasthan, à Jaïpur, en Inde. Centre auquel appartient le Dr Banerjee dont j'ai parlé. Le Dr Banerjee et ses collègues ont, depuis le début de leurs recherches, enquêté sur plus de 80 cas du même genre. Ces cas, dits de mémoire extra-cérébrale, ont d'ailleurs été étudiés également par le professeur américain Ian Stevenson, président de psychiatrie et neurologie à l'université de Virginie...

-Pourquoi "mémoire extra-cérébrale" ? Pourquoi ne pas parler tout bonnement de souvenir d'une vie antérieure ?

-Parce que les scientifiques qui se penchent sur ces phénomènes sont extrêmement prudents. Ils ne parlent jamais de "réincarnation" ou de "vie antérieure". Ils ne donnent d'ailleurs aucune explication; ils se contentent, pour l'instant, de constater que les souvenirs évoqués 1° ne peuvent être logiquement reliés au cerveau du sujet qui prétend les avoir (puisqu'il s'agit toujours d'un bébé);; 2° sont associés au cerveau d'un personnage défunt. C'est tout !...  Ils ne mêlent à leurs recherches, vous le voyez, aucune considération d'ordre spirituel ou occulte. Si, un jour, ils ont la preuve qu'il s'agit réellement de réincarnation, ils l'admettront le plus simplement du monde parce que ce sont des esprits ouverts et sans a-priorisme... Pour l'instant, ils se contentent d'enquêter avec la plus grande rigueur dès qu'un cas leur est signalé, et de publier le résultat de leurs travaux...

-L'Inde semble un pays privilégié ?

-Non, les enquêtes y sont plus faciles, c'est tout. La réincarnation étant là-bas une chose admise, les enfants parlent ouvertement, et sans crainte de paraître ridicules, des souvenirs étranges qui semblent leur venir d'une vie antérieure. Il en va différemment dans nos contrées...

-Il est évident que le bambin qui, dans une famille de Français moyens, annonce brusquement à ses parents qu'il était général pendant la guerre de Sécession, a de grandes chances de se faire rabrouer. On l'accusera de raconter des bêtises et, s'il récidive, il aura droit à une bonne gifle...

-Ce qui aura pour effet de "clore à tout jamais la porte de la mémoire antérieure"... Mais il semble que l'on assiste depuis quelque temps à un changement dans les mentalités. Répondant à une interview de Claudine Brelet dans Question de, le Pr Stevenson déclarait en 1979 : "Il est certain qu'en Occident, la porte est souvent fermée et les souvenirs étouffés par les parents. Mais, depuis quelques années maintenant, je reçois d'assez nombreuses lettres de parents (des mères pour la plupart) qui sont presque des copies les unes des autres, me disant : "Cher professeur Stevenson, j'aurais bien voulu entendre parler plus tôt de votre recherche. Mon fils a maintenant 13 ans. Quand il n'avait que 3 ans, il disait avoir été aviateur et s'être écrasé au sol. Nous lui avons alors répondu : "Ne dis pas de bêtises ! Maintenant, je le regrette, car j'ai oublié presque tous les détails, et lui aussi.""

-Combien de cas le professeur Stevenson a-t-il étudiés à ce jour ?

-En 1979, il en dénombrait 1623, dont 813 venaient d'Asie (Birmanie, Inde), 241 d'Europe (dont 38 en France), le reste des deux Amériques.

-Vous citez deux cas d'enfants ayant gardé pendant un certain temps des traces physiques (cicatrice ou malformation) d'une vie antérieure. Est-ce fréquent ?

-Sur les 1623 cas qu'il a étudiés, le Pr Stevenson a trouvé 300 enfants portant des marques ou des malformations, et sur ces 300 enfants, 200 ont pu lui fournir des renseignements précis.

-A-t-il pu contrôler leurs déclarations ?

-Oui, dans 19 cas. Notamment en ce qui concerne un jeune Amérindien de Colombie britannique né avec des marques ressemblant à des cicatrices. Le Pr Stevenson a pu obtenir d'un hôpital le rapport d'autopsie indiquant le nombre et l'emplacement des blessures constatées sur le corps du défunt dont le jeune Amérindien prétendait être la réincarnation. Nombre et emplacement qui correspondaient exactement aux marques que portait l'enfant.

-Ne m'avez-vous pas dit, dans un entretien précédent, que deux Anglais parvenaient à guérir des maladies, ou des phobies, dont les causes remonteraient à des vies antérieures.

-Si. Il s'agit de Mrs Grant-Kelsey et de son mari, le Dr Kelsey, installés à Pangbourne, dans le Berkshire, à 60 km de Londres. Leur thérapeutique, absolument révolutionnaire, consiste à placer par l'hypnose leur patient en contact avec leur "mémoire lointaine". Et, comme l'écrit le Pr Rémi Chauvin, "lorsque celui-ci a pleinement pris conscience des inhibitions, des haines ou des fureurs de ses existences antérieures et qu'il s'en est délivré, les troubles pathologiques qu'il éprouve dans son existence présente disparaissent aussitôt."  Isola Pisani, qui a suivi les travaux du Dr Kelsey et de son épouse, conte en détail une de ces extraordinaires guérisons dans son ouvrage Mourir n'est pas mourir.

-Peut-on, d'après les statistiques qui ont dû être établies, tant par le centre de parapsychologie du Rajasthan que par le Pr Stevenson, avoir une idée de l'intervalle moyen qui existe entre la mort et une "nouvelle naissance" ?

-C'est très variable. Cela oscille entre plusieurs siècles et quelques jours. Il y a même, parmi les cas répertoriés, celui d'une réincarnation instantanée. Toutefois, le Pr Stevenson a remarqué qu'en Asie, l'intervalle entre la mort et la "renaissance" n'était que d'environ 4 ans, dans la plupart des cas. Pourquoi ? C'est un mystère qui s'ajoute aux autres mystères...

-Et vers quel âge, en moyenne, les enfants oublient-ils les souvenirs de leur vie antérieure ?

-Toujours d'après les statistiques, vers 8 ans.

-Qu'indiquent encore ces statistiques ?

-Elles font apparaître une particularité fort curieuse. Il sembe que, parmi les conditions qui prédisposent à l'acquisition de cette "mémoire antérieure", il faille d'abord citer une mort violente. Le Pr Stevenson a noté que 25% des cas sur lesquels il a enquêté en Colombie britannique, et 85% de ceux qu'il a étudiés au Liban et en Turquie appartenaient à cette catégorie. Et cela encore est inexplicable.

-Il est une question qui me tracasse : si l'on admet l'hypothèse de la réincarnation, la population de la Terre ne cessant d'augmenter, comment se fait-il qu'il y ait suffisamment d'âmes pour tout le monde ?

-La question a été posée aux tenants de la réincarnation. Les avis sont partagés. Selon les uns, il y a création continue d'âmes neuves - ce qui conduit à penser que des personnes vivant aujourd'hui vivent pour la première fois. Selon d'autres, l'ubiquité existant pour les esprits, une même âme peut se réincarner dans plusieurs corps à la fois. Enfin, il en est qui pensent que des âmes venues d'un autre monde peuvent très bien se réincarner dans un corps de Terrien...

-Dernière question : Comment peut-on concilier la théorie de la réincarnation avec ce que nous savons de l'hérédité et de la génétique ?

-Le Pr Poznansky répond que "le mélange de ce qui provient de vos parents et de vos vies antérieures forme cet être nouveau et unique qui est vous".

-Verra-t-on un jour la réincarnation au programme des universités ?

-Peut-être. Déjà un enseignement sur la vie après la mort est donné, depuis 1979, aux enfants de certaines écoles de Californie.

-Tous les personnages dont vous avez parlé évoquent des souvenirs de leur vie antérieure; mais y en a-t-il qui fassent allusion à la période d'"entre deux vies", si j'ose dire ?

-Peu. Aussi m'en voudrais-je de ne pas vous citer pour finir ces quelques lignes écrites par un enfant de 8 ans et que Louis Pauwels publie dans son livre Les voies de petites communications. Je vous les livre, comme lui, sans commentaire :

"Avril 1906. Voici mes souvenirs :

"Avant d'être dans le ventre de maman, j'étais pas sur la terre, j'étais dans une autre terre, j'étais dans une immense, immense forêt noire qui n'avait pas de bout. J'avais beau marcher des heures, je ne voyais pas un petit rayon de soleil et de lumière. Il n'y avait que le Diable qui pouvait sortir de cette espèce de forêt. Nous, nous étions couverts de laine, et nous marchions, marchions - en attendant."

-Alors, que peut-on conclure ?

-Peut-être, comme le disait ce philosophe, que nous sommes aussi vieux que le monde...