Deuxième cas, rapporté par Guy Breton :

Il concerne un jeune Turc nommé Ismaïl Altinklish.

Ce garçon, fils d'un épicier, naît en 1956 dans le district de Mikik. Le médecin accoucheur remarque qu'il porte, au sommet du crâne, une marque profonde. Les parents, inquiets, posent des questions.

-Je n'ai jamais vu cela, dit le médecin. On dirait une cicatrice. C'est bizarre... J'espère que cela va disparaître.

Effectivement, cette marque s'atténue peu à peu et disparaît complètement au bout de deux ans.

Mais  entre-temps, un fait étrange a lieu. Alors qu'Ismaïl vient d'avoir 18 mois et qu'il commence à parler, un jour, brusquement, il se tourne dans son berceau, regarde son père et dit :

-J'en ai assez d'être ici ! Je veux retourner dans ma maison, avec mes enfants !

M. Altinklish, stupéfait d'entendre ce bébé s'exprimer comme un adulte, demeure un instant sans voix. Puis il parvient à articuler :

-Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ?

-Je dis que j'en ai assez de vivre ici ! Je m'appelle Abeit Suzulmus. J'habite Bahchehe où je suis maraîcher. Je veux retourner chez moi...

Cette fois, le père est épouvanté :

-Voyons, Ismaïl...

-Je ne suis pas Ismaïl. Je suis Abeit Suzulmus... Je me suis marié deux fois et j'ai trois enfants... On m'a assassiné dans l'écurie. Je suis mort d'un coup que j'ai reçu au sommet du crâne...

M. Altinklish, persuadé que son enfant est possédé par un esprit malin, court chez un médecin.

-Venez vite, docteur, c'est affreux, mon fils me raconte qu'il a été marié deux fois, qu'il a trois enfants et qu'il a été assassiné...

-Votre fils ? Mais quel âge a-t-il donc ?

- Dix-huit mois !

Le  médecin regarde sévèrement l'épicier :

-Je n'aime pas qu'on se paie ma tête, monsieur !

-Mais je vous jure que c'est vrai, docteur... Venez !

Et il éclate en sanglots.

Le médecin ne croit naturellement pas un mot de cette histoire, mais le désarroi de M. Altinklish est si grand que, pris de pitié, il accepte de le suivre chez lui.

Là, il demeure confondu. Car le petit Ismaïl répète ses propos et soutient qu'il est maraîcher.

-Je n'ai jamais vu une chose pareille, murmure le médecin, jamais !

Et, à tout hasard, il prescrit un calmant au bébé.

Des mois passent pendant lesquels Ismaïl continue d'affirmer qu'il s'appelle Abeit Suzulmus, que la famille Altinklish ne l'intéresse pas et qu'il veut rentrer chez lui. Le médecin, qui est revenu à plusieurs reprises, alerte finalement un centre de parapsychologie dirigé par le Dr Banerjee.

Celui-ci qui, depuis de longues années, s'est spécialisé dans l'étude des cas de "mémoire extra-cérébrale" - c'est le nom qu'il a donné à ce genre de phénomènes - vient voir le petit Ismaïl qui a maintenant 3 ans.

Après avoir écouté les étranges propos de l'enfant, le Dr Banerjee se tourne vers M. Altinklish :

-Il faut procéder à une vérification. Je vous emmène avec votre fils jusqu'à Bahchehe. Nous verrons bien s'il reconnaît cette ville où il prétend avoir vécu.

Quelques heures plus tard, ils arrivent dans la petite bourgade.

Immédiatement, Ismaïl s'écrie :

-Tournez à droite et prenez la deuxième rue à gauche. Vous trouverez ma maison !

Le docteur obéit.

-C'est là, dit Ismaïl.

Banerjee arrête sa voiture devant une grande bâtisse ornée d'un panneau sur lequel on peut lire : "Suzulmus, maraîcher". Aussitôt, Ismaïl se précipite vers la maison, ouvre la porte, entre, suivi de M. Altinklish ahuri et du Dr Banerjee qui demande :

-Monsieur Suzulmus, s'il vous plait ?

Un jeune homme se présente :

-C'est moi !

Ismaïl va vers lui : 

-Bonjour Zaki ! dit-il. Je suis ton père...

Et il ajoute pour ses compagnons :

-C'est un fils que j'ai eu avec Sahida, ma deuxième femme...

Il va vers le jeune homme qui est livide :

-Zaki, dit-il, tu avais deux frères, n'est-ce pas ? Ismat et Zinhu qui ont été tués avec moi et avec ta mère...

Alors Banerjee intervient :

-Excusez-moi, monsieur, tout cela est-il exact ?

-Oui, dit l'autre.

-Comment s'appelait votre père ?

-Abeit Suzulmus. Il est mort assommé d'un coup de pioche sur la tête, il y a trois ans...

-Je vais vous montrer l'endroit où j'ai été tué, dit Ismaïl.

Et il entraîne tout le monde vers l'écurie : 

-C'est ici !

Il dénonce alors ses meurtriers : ce sont les hommes qui avaient été arrêtés après sa mort...

Un peu plus tard, il déclare brusquement :

-Abdul Razak me doit une grosse somme d'argent...

-Qui est Abdul Razak ? demande M. Altinklish.

Ce sont les Suzulmus qui répondent :

-Un voisin...

-Allons le voir, décide le Dr Banerjee.

On se rend aussitôt chez le voisin qui, tout penaud, avoue qu'il a bien emprunté autrefois une grosse somme d'argent à Abeit Suzulmus...

Après cette entrevue, Ismaïl fut ramené chez lui où il oublia peu à peu tout ce qu'il avait raconté et devint un enfant comme les autres...