Pendant les années 1950, alors que la Côte-d'Ivoire est encore sous domination française - elle deviendra indépendante le 7 août 1960 - un Français installé dans ce pays avec sa famille se bat contre la disparition programmée des animaux sauvages. Le journaliste Dominique Lapierre a passé plusieurs mois à ses côtés, et dans mille soleils, il nous raconte son combat pour préserver la faune unique de ce pays qu'il a fait sien, au péril de sa vie :

Source: Externe

« Qu’importe, bel éléphant d’Afrique, si mon sang arrose ta terre »

La morsure d’un cobra n’aurait pas eu plus d’effet. Raphaël court en tous sens, crachant des mots inintelligibles, se prenant la face dans les mains, tremblant de fièvre. Il finit par se planter devant moi. Ses yeux noirs me foudroient d’un éclair si intense que je recule. Il frotte nerveusement la courte barbe qui encadre son visage d’ascète. Il ressemble à un moine peint par Zubarán.

-Si ce que tu dis est exact, lance-t-il d’une voix douloureuse qui tranche avec son agitation, il faudra l’appeler le Rhinocéros Lapierrensis.

Raphaël Matta, 35 ans, surveillant-chef de la réserve d’animaux sauvages de Bouna – un million d’hectares au nord de la Côte-d’Ivoire -, se fige brusquement à la pensée de l’invraisemblable hypothèse. Des rhinocéros dans sa réserve ? C’est impossible. Il y a un siècle, peut-être deux, que cet animal a totalement disparu de cette partie de l’Afrique. Pour le vérifier, il a fouillé la mémoire des anciens des villages, cherché dans les dialectes vernaculaires un mot, une racine de mot, une expression évoquant cette espèce. Il a battu la brousse jusque dans ses recoins les plus secrets, jamais il n’a trouvé le moindre signe attestant la présence du mastodonte mythique. Et voilà qu’un journaliste fait irruption en pleine nuit dans son campement pour lui apporter une nouvelle de nature à lui faire perdre la raison. Je suis bouleversé d’infliger un tel traumatisme à cet homme qui m’a accueilli comme un frère au cœur de son royaume. Mais je suis tellement convaincu de la justesse de mon observation que j’ose insister.

-Je t’assure que l’animal que j’ai aperçu cet après-midi dans un sous-bois près de la rivière Comoé portait une grosse corne sur le front.

-À quelle distance étais-tu ? questionne Raphaël.

-50  m environ.

-Quelle position avait la bête ?

-Plein profil.

-Quelle taille ?

-Celle d’un hippopotame.

Raphaël sort fiévreusement de sa poche un carnet et un crayon.

-Dessine-moi ce que tu as vu, ordonne-t-il.

Bien que je sois nul en dessin, je m’exécute de mon mieux. J’insiste évidemment sur l’excroissance pointue comme un poignard qui m’a tant frappé. Raphaël soulève la lampe-tempête pour mieux éclairer mes traits de crayon. Des éphémères brûlent leurs ailes contre le globe. Dans la lueur, j’aperçois ses deux jeunes enfants et Christiane, son épouse, qui dorment sous le voile d’une moustiquaire. Le campement est un curieux capharnaüm plein d’objets hétéroclites. Il y a des ustensiles de cuisine, un réchaud à butane, des boîtes de conserve, une machine à écrire, des dossiers épars, une carabine, une étagère couverte de livres. Sur le coin d’une table de jardin traînent des verres, une bouteille de whisky et un livre au titre surprenant dans ce décor : Vie de Platon.

Raphaël tripote fébrilement mon croquis. Il transpire abondamment. Je le sens déchiré entre ses certitudes et une folle envie de croire que je dis vrai.

-Es-tu capable de retrouver l’endroit où tu as vu ton rhinocéros ? grogne-t-il.

Que dire ? Je n’ai aucune expérience de la brousse. Tous les arbres, tous les fourrés, toutes les clairières me paraissent se confondre dans un même imbroglio végétal. Je sais seulement que j’ai vu « mon » rhinocéros à gauche de la piste, à quelques mètres d’un passage creusé par les hippopotames jusqu’à la rivière. Pauvre Raphaël. Ce sont de bien piètres indications.

-On y va ! lance-t-il en attrapant sa torche lumineuse.

Il m’empoigne par le bras et m’entraîne vers sa vieille Jeep. Il manque un cylindre au moteur. Ses hoquets ponctuent la nuit d’un concert bizarre qui fait taire les oiseaux. Nous descendons vers la rivière. Je scrute les ténèbres pour tenter de retrouver le passage des hippopotames. Les longues mains de Raphaël secouent si nerveusement le volant que la voiture menace à tout moment de basculer dans le ravin. Une troupe de gazelles apparaît dans nos phares, puis les yeux phosphorescents d’une famille de chacals. Nous parcourons 3 ou 4 km (comment savoir exactement ?) et, soudain, Raphaël s’arrête. La rivière est là, toute moirée par le reflet de la lune. On entend les ronflements d’un groupe d’hippopotames qui s’ébattent à quelques mètres.

-Tu reconnais ? me demande Raphaël en sautant de la Jeep.

Question insensée ! En plein jour, c’eût été déjà difficile. Mais la nuit ! Et en plus… comment dire ? Cette nature obscure bruissante de bêtes, le risque de mettre le pied sur un scorpion ou un serpent, de passer sous une panthère perchée dans un arbre, de tomber nez à nez avec un buffle ou un lion… Je ne sais pas grand-chose de la jungle sinon qu’un animal surpris est toujours dangereux. Je tente pourtant de faire bonne figure. Oui, c’est bien là le passage des hippopotames que j’ai remarqué. Excité comme un chien de meute, Raphaël fouine dans tous les sens. Pas un centimètre carré n’échappe au halo vacillant de sa lampe. Son expérience de pisteur lui permet d’identifier à coup sûr la trace d’une hyène, d’une antilope, d’un fauve. Une faune mystérieuse, invisible, tapie dans les fourrés, proteste bruyamment contre notre présence. La nuit se met à résonner des aboiements furieux d’une horde de singes, puis des grognements d’une troupe d’hippopotames.

Raphaël reste imperturbable devant ce déchaînement sonore. Une blessure de guerre l’a rendu presque sourd.

-Où sont les traces de ton rhinocéros ? Bon Dieu ! Où sont-elles ? tempête-t-il.

Je les cherche avec une ardeur aussi désespérée que la sienne. Soudain, il pousse un cri.

-Les voilà !

Mais son exultation ne dure que quelques secondes. Le temps de comprendre que les marques sont en réalité celles d’un hylochère adulte, une sorte de très gros sanglier dont les défenses vues de profil, dans la pénombre d’un sous-bois, peuvent créer l’illusion parfaite d’une corne de rhinocéros.

Giant forest hog CAR (Hylochère RCA)

J’avais raté mon entrée dans le Grand Livre de la Jungle. Le Rhinocéros Lapierrensis n’existait pas.