Le lendemain même de son arrivée, Raphaël s’enfonce dans sa réserve. Il touche au but qu’il a longuement mûri dans son imagination et par ses lectures : être le protecteur des bêtes sauvages menacées par la folie destructrice des hommes. Ici, tout est à faire : baliser de panneaux d’interdiction les quelque 560 km du périmètre de la zone de protection, ouvrir des pistes, construire des tours de guet et des postes de surveillance, recruter et motiver une équipe de gardes. Autant d’ambitions qu’un budget de misère risque de laisser à l’état de projet. Mais il lui faut avant tout rallier les farouches braconniers lobis qui détiennent, par tradition, le droit de tuer ses animaux. Peut-on changer les habitudes d’hommes de l’âge de pierre qui ne sortent jamais de leur case sans être armés d’un arc, d’un carquois bourré de flèches empoisonnées, d’un casse-tête au bec pointu, d’une machette et d’un petit tabouret de bois à trois pieds qu’ils utilisent comme matraque plutôt que comme siège. Peut-on les convaincre d’accepter cette extravagante prétention des Blancs de faire de leur traditionnel territoire de chasse une réserve interdite à leurs arcs et à leurs flèches ? Matta refuse même de se poser la question. Il est pressé. Chaque jour, ses animaux sont abattus.

Il prend sans attendre tout un cortège de mesures impopulaires : interdiction de chasser, de débroussailler, de cultiver, d’allumer des feux. Interdiction de venir puiser de l’eau dans la réserve, de récolter le miel des abeilles sauvages, de cueillir des plantes et même de ramasser du bois mort. Il va jusqu’à décréter l’expulsion de tous les habitants vivant dans le territoire protégé, ce qui les oblige à abandonner leurs champs et les tombes de leurs ancêtres. Les vieux du coin ne tardent pas à comparer le nouveau surveillant aux militaires les plus cruels de la conquête coloniale.

Pour le seconder, Matta a la chance de trouver un grand Noir baoulé qui a la réputation d’être le meilleur pisteur à 1 000 km à la ronde. Rémi Sogli est un ancien adjudant de tirailleurs de l’armée française. Il va devenir le guide, le complice, le frère d’aventures du petit homme blanc dans sa périlleuse et folle croisade. Sogli recrute une dizaine de gardes. Pour leur donner une certaine prestance, Matta les coiffe de casques coloniaux et leur achète, de ses deniers, des uniformes dignes de ceux que portent leurs collègues du Kenya et du Congo. Poussant chaque jour avec sa petite troupe des incursions plus profondes dans la brousse, il entreprend de faire l’inventaire des animaux confiés à sa protection. Le pacte tacite qu’il a conclu avec les bêtes de la brousse le pousse à toutes les audaces. Un jour, il s’approche à moins de 10 m d’une famille d’éléphants pour la photographier. Un autre, il ose arracher une carcasse d’antilope de la gueule d’un lion. Heureusement, le fauve est repu et il décampe en grognant. Il se baigne avec ses enfants dans la Comoé, la rivière qui traverse la réserve, au milieu des crocodiles et des hippopotames. Il n’est jamais armé.

-Si je portais un fusil au milieu des animaux, même sans m’en servir, le charme s’évanouirait aussitôt car j’aurais conscience de commettre une trahison, m’avoue-t-il.

Rhinocéros

Au bout de quelques semaines, il adresse un rapport à la direction des Eaux et Forêts d’Abidjan, exposant le résultat de ses longues et harassantes expéditions. Il a recensé 40 000 bovidés de toutes espèces, 400 hippopotames, une centaine d’éléphants, une soixantaine de lions. Un patrimoine qu’il s’est juré de sauvegarder jusqu’au dernier éléphanteau, fût-ce au prix de sa vie. Braquant à tout moment ses jumelles sur l’horizon, il vit sur un perpétuel qui-vive. Au moindre coup de feu résonnant dans l’immensité végétale, à la moindre fumerolle montant d’une clairière, dès qu’un vautour commence à planer au-dessus des cimes, il part en guerre. Son endurance malgré sa maigreur, le paludisme qui le mine, la dysenterie amibienne qui lui tord le ventre, son prodigieux sens de l’orientation dans cette jungle hostile éclairée d’un soleil à la verticale font l’admiration des Noirs qui surnomment bientôt le petit Français « Kongo Massa » (le roi de la brousse). Un roi dont la peau, pour des raisons politiques, a moins de valeur aux yeux des autorités que celles des braconniers-électeurs et des pillards blancs du dimanche. Un jour qu’il revient d’une épuisante chasse à l’homme dans les marécages, il trouve une lettre d’Abidjan l’avertissant qu’en haut lieu « on ne donnerait pas cher de la réserve si des victimes étaient à déplorer du côté des braconniers ». 

Mais, pour le « député des éléphants », la vie d’un braconnier ou d’un chasseur blanc ne pèse guère à côté de celle d’une antilope, d’une girafe, d’un hippopotame. Il espère de toute son âme que, le jour où un gouvernement noir indépendant succèdera à l’administration coloniale, son premier souci sera de défendre la richesse unique, mais fragile, que représente sa faune. Les plus vieux compagnons de nos rêves sont en train d’être assassinés, déplore-t-il jour après jour, sans qu’aucune campagne d’opinion ne vienne leur porter secours. Ses raids contre les braconniers deviennent de véritables expéditions de guerre. Ses moyens sont pourtant dérisoires. Il  ne dispose d’aucune liaison radio. Son seul véhicule est un vieux camion qu’il est obligé d’abandonner au bout de la dernière piste carrossable. Tout autre que ce Blanc illuminé aurait pris la fuite. Avec ses gardes, un cuisinier et quelques porteurs, tous anciens braconniers auxquels il a inculqué sa mystique, escorté de son fidèle Sogli, il piste l’ennemi sans relâche. Dès le contact établi, c’est la bataille. Pour ces affrontements, Matta n’hésite pas à s’armer de la carabine qu’il refuse de porter en présence des animaux. Sa petite troupe fond sur les campements de chasse comme des cavaliers de rezzou, incendie les installations, saisit la viande, l’ivoire, les armes ; capture et enchaîne les délinquants.

Bien sûr, les choses ne se passent pas toujours comme prévu. Le rapport des forces est parfois si défavorable qu’il vaut mieux renoncer à attaquer. Parfois aussi, après trois jours de poursuite, il faut rebrousser chemin parce que la piste se perd dans un marécage infesté de crocodiles. Parfois encore, Matta reçoit un coup de casse-tête particulièrement bien ajusté. Mais il se bat pied à pied. Une nuit, il éteint à la carabine plusieurs lampes frontales destinées à attirer le gibier. Un autre jour, ses gardes jettent une dizaine de Lobis dans les eaux de la Comoé pleine d’hippopotames et de crocodiles.