Frustré de n’avoir pu enrichir son sanctuaire d’un Rhinocéros Lapierrensis, j’implorai Raphaël de me permettre de l’accompagner dans l’un de ses raids punitifs contre les braconniers. Terrifiante aventure. Alors que nous progressions le long de la rivière, le gros chef d’une bande de singes cynocéphales perchés sur les rochers alentour sauta à terre et se dressa à 10 m devant nous en aboyant furieusement. Je battis en retraite, affolé. Nous n’étions pas armés. Ce singe en colère aurait tôt fait de nous mettre en pièces. Sous ses babines, je vis pointer des crocs longs comme des poignards. Mata me retint.
-Surtout, ne bouge pas ! Il est venu pour marquer son territoire et affirmer sa suprématie sexuelle. Nous sommes entrés chez lui. Il nous considère comme des concurrents mâles.
N’ayant pas d’attirance prononcée pour les guenons, je fis demi-tour. Mais le roi de la brousse connaissait le code des bonnes manières des animaux. Pas question de s’en aller sans fournir des excuses. Il émit plusieurs sifflements. Le singe cessa d’aboyer, puis, visiblement rassuré, répondit par une série de grognements satisfaits. Au bout d’un moment qui me parut une éternité, il pivota sur lui-même d’un coup de reins et s’en alla d’un pas chaloupé retrouver les siens sur le rocher.
Pour toutes provisions, Raphaël n’avait emporté qu’un saucisson, un paquet de biscottes, un kilo de sucre et quelques citrons. Nous ne disposions même pas d’un filtre portatif pour purifier l’eau des marigots, notre seule boisson. L’opération s’annonçait difficile dans la brousse, devenue, depuis le début de la saison des pluies, un impénétrable cloaque. Qu’importe ! Matta nous entraîna avec sa fougue irrésistible. Entre le chef et ses gardes s’était instaurée une subtile complicité.

bébé éléphant

Après trois jours de marche, la brousse nous fit un cadeau somptueux qui effaça d’un coup le supplice des moustiques et des sangsues, l’eau infecte des marigots, la faim qui nous tenaillait. Dans la superbe lumière d’une fin d’orage, elle nous offrit la naissance d’un éléphant. Un troupeau d’une vingtaine de têtes s’était massé autour de la parturiente couchée sur le flanc. L’accouchement se prolongea durant deux heures dans un concert aigu de barrissements qui fit trembler la forêt comme des grands orgues les vitraux d’une cathédrale. Dès que l’éléphanteau sortit du ventre de sa mère, deux animaux s’approchèrent pour l’aider à se mettre sur ses pattes. Selon Raphaël, il s’agissait du père et de la sage-femme du troupeau. Coinçant le nouveau-né entre leurs flancs, ils le guidèrent doucement vers une petite plage en contrebas, au bout de la rivière. Après avoir battu l’eau de furieux coups de trompe pour éloigner les crocodiles, ils entreprirent alors de doucher le bébé pour le laver des lambeaux de placenta qui le recouvraient encore. Ils ramenèrent ensuite l’éléphanteau vers le troupeau. Sa mère et les autres femelles agitèrent leurs oreilles et leur trompe. Une dernière salve de barrissements secoua la forêt, puis tout retomba dans le silence. Le ciel avait enfoncé une autre de ses racines dans la terre des hommes.
« Ô ma belle Afrique, griffonna ce soir-là Matta dans son carnet de route, ta magie dilate tous les pores de ma peau dans une ivresse de bonheur et d’orgueil ! »