« Le Saint François des éléphants », « l’Ange de la savane », un illuminé, un misanthrope, un maniaque de la protection des bêtes – l’homme que j’avais découvert au fond de cette réserve au cours d’un reportage en Afrique pour Paris Match collectionnait les épithètes les plus contradictoires. Mais une chose était sûre : le Morel des Racines du ciel existait en chair et en os. Comme le personnage du roman de Romain Gary, il défendait avec une foi inébranlable une poignée d’éléphants menacés d’anéantissement par les braconniers et les chasseurs blancs dans les marécages et les forêts de sa réserve.
Le surprenant destin de Raphaël Matta commence pourtant dans la plus plate banalité d’une confortable situation dans l’import-export. Christiane, sa ravissante jeune femme blonde aux yeux verts, habille, chez Christian Dior, la fine fleur de l’élégance internationale. Elle lui a donné deux enfants, Martine et Germinal. La famille Matta semble promise à une existence douillette et sans problèmes. Une petite annonce dans un journal agricole va tout bouleverser. Le gouvernement de la Côte-d’Ivoire cherche un surveillant pour une réserve animale aux confins de la Haute-Volta et du Ghana. Le salaire proposé est dérisoire : 29 000 anciens francs mensuels et, pour tout logement, une simple case indigène. Le sang de Matta ne fait qu’un tour. Il appelle Christiane chez Dior.
-Chérie, nous partons pour l’Afrique !
Deux mois plus tard, les Matta débarquent à Abidjan avec deux valises. Au dos de sa lettre d’engagement, Raphaël a inscrit une phrase trouvée un jour dans un livre du professeur Roger Heim : « La suppression volontaire d’une girafe africaine ou d’un cagou de Nouvelle-Calédonie, dans la mesure où elle compromet la survivance même de telles espèces, est, sur le plan philosophique et scientifique, aussi grave peut-être que le meurtre d’un homme, et aussi irréparable que la lacération d’un tableau de Raphaël. Elle tarit à tout jamais un morceau du passé. »
Mais qui – hormis quelques illuminés – se préoccupe de ce passé ? Qui cela intéresse-t-il de savoir que, depuis 2 000 ans, des centaines d’espèces de mammifères ont disparu ; que le XIXe siècle à lui seul en a exterminé 70 ; que, depuis 50 ans, 40 se sont éteintes ; et qu’aujourd’hui, de par le monde, 600 autres sont en voie de disparition ? Quand il se présente à son supérieur d’Abidjan, Raphaël ne récolte en guise d’encouragement qu’un seul conseil :
-Soyez compréhensif. Fermez les yeux, s’il le faut. Surtout, pas de vagues !
Raphaël, Christiane et leurs enfants embarquent dans une vieille Jeep des Eaux et Forêts et s’élancent sur la piste de latérite rouge longue de 800 km qui monte vers la petite ville de Bouna. En route, ils tentent de voir quelques rescapés des fabuleux troupeaux d’éléphants et de buffles qui peuplaient encore, il y a moins d’un siècle, les plaines immenses et les forêts de la Côte-d’Ivoire. Mais le pays est vide.

hutte

Arrivés à destination, ils prennent possession de la case au toit de chaume destinée à les loger, une paillotte délabrée où serpents, scorpions et chauves-souris ont élu domicile. Qu’importe, leur rêve prend forme. Avant de s’endormir pour leur première nuit africaine, ils vont contempler leur domaine sous les étoiles : un océan sans fin d’arbres et de buissons, où ne vivent que les quelques habitants d’un village fétichiste ; une étendue presque aussi vaste que la Corse ; un monde inquiétant et hostile qu’aucune piste ne traverse et où se terrent encore quelques survivants de la grande faune des premiers âges.
En vertu de l’arrêté gouvernemental qui l’a décrété « réserve intégrale », ce vaste territoire est interdit à la chasse et à la pêche, ainsi qu’à toute exploitation agricole, forestière ou minière. Personne ne peut y pénétrer, y circuler ou y camper sans une permission écrite de l’autorité responsable. À peine arrivé, Matta découvre que sa belle réserve est occupée par des campements de Lobis, redoutables chasseurs qui alimentent en viande boucanée tous les marchés de la région, y compris ceux du proche Ghana et de la Haute-Volta. De jour et de nuit, en saison sèche comme sous les trombes d’eau de l’apocalypse saisonnière, ils pillent la réserve. La nuit, ils ornent leur front d’une lampe à acétylène au large réflecteur doré. Les habitants superstitieux les ont surnommés « les cyclopes à l’œil d’or ». Pire que tout, les Lobis sont aussi des électeurs. Souhaitant se concilier leurs suffrages, l’administration coloniale du secteur leur a généreusement distribué des permis de chasse. Quelque 8 000 fusils officiels et 10 000 clandestins circulent de main en main.
Les massacreurs blancs ne sont pas en reste. Chaque fin de semaine, ils débarquent d’Abidjan et d’autres capitales de l’Afrique française, munis d’autorisations obtenues auprès du cabinet même du gouverneur. Le colonel conservateur des chasses de Côte-d’Ivoire a englouti 12 millions d’anciens francs – 40 années de salaire du surveillant-chef – dans la construction d’un somptueux gite touristique. Il s’agit officiellement d’offrir aux personnalités de passage, aux touristes, aux curieux, le frisson d’une nuit dans la brousse avec rugissements de lions garantis, ou le défilé programmé d’une famille d’éléphants à l’heure de l’apéritif. En fait, le gite sert de camp de base aux tromblonneurs du dimanche.